Chroniques rustiques

Jeudi 2 juin 4 02 /06 /Juin 06:36

 

Le mingati jeune en action.

 

Le mingati lorsqu’il n’a pas encore 16 ans dans les années 80, n’a pas de mobylette. Mobylette qui n’était pas une mobylette mais un Kamino. Donc le mingati doit s’occuper à autre chose. Hormis le glandage organisé, le mingati se complait dans la pratique d’un sport au moins aussi exaspérant que le foot, le "kots".

Plus tard viendraient les slows "skette braguette" là-dessus. En attendant, ça sortait en 1984. 

Faire un kots consiste à souffleter la nuque d’un congénère avec le revers de la main de façon à ce que la pointe des doigts et les ongles cinglent violemment la peau. C’est très drôle. Pour le mingati en tout cas : il a beau vous faire le coup tous les matins depuis 6 mois, il s’esclaffe encore comme une hyène quand vous vous mettez à gueuler de douleur.

Plus inoffensive, mais légèrement lassante, est sa traditionnelle blague du midi :

"Hé, minga sôôôr, y a ton lacet k’est détaché, trafiquant de sperme de lion".

Immanquablement vous regardez vos chaussures et le Mingatouzzzze de répliquer, finaud l’animal :

"Merci d’m’avoir saluer !"

Et de partir d’un rire éléphantesque, qui encore maintenant dans mon esprit n’est dépassé en exaspération que par le pleupleutement sonore d’un pic dans le lointain.

Evidemment, vous attendant quand même à cette réplique d’académicien après dix ou vingt réitérations du trait d'esprit, vous pourriez vous abstenir de baisser la tête, mais le mingati risquerait de le prendre mal et de vous foutre un kots pour vous apprendre le sens de l’humour.

Une autre activité routinière du mingati consiste à vous tendre la main dans le but manifeste d’entamer une poignée de main à connotation virile et pourtant pré-pubère. Lorsque vous faites mine de répondre à cette sollicitation, le mingati retire brusquement sa main en pointant le pouce vers le haut en hurlant "prends le bus !" Là également, il avait beau vous l’avoir fait 100 fois, il ne pouvait s’empêcher de s’écrouler d’hilarité à la 101ème.

Et de nouveau, un peu blindé après 100 fois, vous pouviez faire montre d’une résistance toute humaine à cet humour ravageur en l’envoyant se faire foutre ou simplement en n’entrant pas dans le jeu, mais alors sans coup férir, vous vous preniez... un kots évidemment.

Enfin, je me souviens d’une activité prenant place plutôt en cours que dans la cour. Et là, force m’est d’avouer que je participais volontiers à cette activité. Mais à force, nous étions tous un peu des mingatis.

Il s’agit du lancer de "tchoukets". Et là, amis et voisins, ouvrez votre esprit et admirez le génie humain. Le tchouket est un morceau allongé et plié en deux de papier compressé et mâché, volontairement baveux et collant, propulsé au moyen d’un ou de deux élastiques tendus entre le pouce et l’index.

Coefficient d’adhésion garanti et élevé surtout sur mur, plafond ou tableau noir. Les plafonds de nos classes étaient constellés de centaines, parfois de milliers, de ces petits bouts de papier, fixés là depuis des générations probablement. Peut-être même certains bouts de papiers provenaient-ils des versions originales d’évangiles apocryphes, voire des manuscrits volés de la Guerre des Gaules.

Evidemment, il y avait toujours un moment où, lassés des murs et des plafonds, on se les balançait dans la gueule, ce qui s’avérait douloureux et passablement dégueulasse et glaireux.

Parfois, nous laissions les tchoukets pour nous envoyer des élastiques tendus et propulsés au moyens de nos lattes, qui finissaient par exploser en pleine classe tant elles étaient sollicitées. C’était rarement au goût du prof je dois dire.

Vous savez, je regarde ça avec tendresse, mais qu’est-ce que c’est bon d’avoir grandi…

Par le rustre - Publié dans : Chroniques rustiques - Communauté : Made in Belgium
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Mercredi 1 juin 3 01 /06 /Juin 10:31

 

Parlons le minga ti.

 

 

 

 

L’expression "minga ti", que nous belges finissions par utiliser comme une interjection sans trop savoir de quoi il s’agissait, signifie littéralement "Sexe féminin, toi !" C’était l’équivalent italiote du très liégeois "Ouf ti", également répandu, mais moins.

Il s’agissait d’expressions interjectionnelles traduisant l’étonnement, le ravissement, l’approbation rude et virile. On pourrait rendre ces expressions par mazette, diantre, ou palsembleu.

Mais si vous disiez à un Piétrouze, "palsembleu" dans la cour de récréation, vous vous preniez une tatatne parce qu’il croyait que vous insultiez sa mère. Il fallait dire minga ti ! 

Minga ti admettait plusieurs variantes dans la cour de récréation. Variantes dont je m’explique mal les origines, les nuances et les significations.

Il y avait "Minga", tout court. Ou "Minga wash" ! Et encore "Minga saurrrrrrre". Le tout pouvait être ou pas assorti d’un sonore "ti".

Nous, les Belges du groupe, étions un peu exclus de la cour princière "des étrangers" à dominante italienne. Nous n’avions pas droit à nos noms en Ouze. Il fallait être du clan pour ça.

Moi par exemple, j’étais juste le "trafiquant de sperme de lion". Parce que je saoulais tout le monde de mes jeux de mots et de mes blagues et que pendant les heures d’étude je faisais circuler avec deux camarades de petites brochures pamphlétaires et rigolotes, constellées de dessins et de bons mots sur les profs. Mais pour le rapprochement sémantique exact entre cette activité et ce surnom, ne me le demandez pas, je ne l’ai jamais compris.

Pourtant, nous étions en admiration devant ces petits caïds et adoptions volontiers leurs habitudes dialectales. Par souci de prestige. En effet, comment ne pas brûler d’admiration béate devant la nonchalance et la classe "Grands seigneurs" de ces barons avant l’heure, affalés sur les bancs de la cour, jambes écartées, à se gratter les couilles en sirotant un coca tout en faisant des commentaires emplis de finesse et de respect égalitaire sur la gent féminine.

-Hééé, minga soorrrr, piétrouze, t’as vu Nathalie comment qu’elle est bonne ? 

-Oufti oui ti Minga wash, k’éééénne pour une paire de loches, ti !

Vous voyez le genre. Le mingati de 12-13 ans n’était pas plus fin dans son comportement, mais cela, c’est pour demain.

Par le rustre - Publié dans : Chroniques rustiques - Communauté : Made in Belgium
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Mardi 31 mai 2 31 /05 /Mai 06:15

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Mouettes-vous années de jeunesse ?

 

 

Comme je vous le disais l’autre jour, le fonctionnement d’une mémoire est fascinant quand elle navigue dans le brouillard du lointain. Ce qui vous touche, parmi des jours et des jours de vie, des choses futiles qui sont celles qui restent gravées et résument tout le reste.

Des chansons et des films...

 

  

Des noms aussi. Gennaro Tornincasa. Voilà le nom très improbable et pourtant tellement couleur locale du présentateur de « Liège matin » dans les années 80. Entendre son nom à la radio l’autre jour m’a immédiatement mis la gueule dans cette foutue brume d’un autre monde.

En 1984-1985, alors que je rentrais à l’Athénée Maurice Destenay de Liège. Je revois les trémies défiler et les bouchons s’égrener sur les quais de la Meuse alors que mon père m’emmenait à l’école. En écoutant Liège matin. Il y a des morceaux qui reviennent. Pourtant, je ne dois pas les avoir entendu sur Liège Matin mais plutôt sur des fêtes foraines, des manèges. Il y a Radio ga ga, Jump, la musique de Giogioz Moroder sur une histoire sans fin, SOS fantômes. Je ne sais pas pourquoi mais l’évocation de cette période lointaine invite immanquablement la pluie. La grisaille. La crasse. Je découvrais Liège et Outremeuse après une enfance strictement verte et campagnarde.

Mon père voulait absolument m’inscrire dans une « école convenable », où je pourrais apprendre le latin pour faire des grandes études après. Ben voyons. Quand il alla m’inscrire en août, la première chose qu’on lui demanda, c’était sa profession et son diplôme. Il répondit technicien, à l’Université siouplaît, et électricien pour la formation. On lui répondit alors qu’il était préférable pour son fils (moi) de suivre l’enseignement des sections dites « modernes » et pas celui des sections latines.

Le latin c’était pour d’autres types d’enfants et d’autres types de parents. Les sections « modernes » qui dans ma tête, ont toujours par la suite correspondu à un ensemble flou où on n’apprenait certes pas le latin, mais surtout où on reléguait tous ceux qui échouaient en sections latines, une sorte d’enseignement de seconde zone. Mon père s’emballa, cria, en appela aux droits de l’homme, exhiba mes bonnes notes d’école primaire, menaça d’aller m’inscrire ailleurs.

Le professeur qui procédait aux inscriptions céda. Remarquez en passant qu’il s’agissait d’un professeur de morale laïque, vous savez, ces cours où, entre autres, on tente de vous inculquer des foutaises comme le libre examen, l’égalité entre les hommes, la démocratie qui donne des chances équivalentes à tous ses enfants. Enfin des carabistouilles quoi.

Donc, il céda et m’inscrivit en classes latines. Mais pas dans n’importe quelle classe. Subtilement, enfin si on veut, la première année des sections latines étant divisée en 4 classes (1La, b, c et d), on m’orienta vers la classe 1Ld.

D, la dernière des 4.

Une classe de 36 élèves dont 80 pourcents étaient issus de l’immigration plus ou moins proche : essentiellement des Italiens, puis des Espagnols, des Marocains, un Allemand et un Français et des Belges, fils et filles « d’ouvriers », de « manuels ». A 12 ans c’était mon premier contact avec les concepts d’égalité et de non discrimination. Ca m’a beaucoup marqué.

Et j’ai donc passé ma première année de secondaire dans l’environnement très exotique des « Italiens de Seraing » comme on les appelait. Même si la plupart venaient de Liège ou de Bressoux, et des fabuleux immeubles de Droixhe, autre fleuron d’intégration belge (pour les Français, ces immeubles sont ou étaient ce qui se rapproche le plus de vos banlieues à pauvres).

Cette année m’a marqué donc. Elle fut loin d’être heureuse tous les jours tant je ne m’habituais ni à la ville ni aux caïds qui me prirent comme tête de Turc. Ca m’a pourri la vie et probablement orienté définitivement vers le côté obscur de la Force, même si je me soigne.

Mais aujourd’hui encore, quand je plonge, ce sont presqu’exclusivement les bons souvenirs qui remontent. Alors les gars, si vous désirez suivre un cours d’Italo-Liégeois des années 80. C’est demain. Sans l’accent parce que ça passe mal par écrit.

Et donc mes copains s’appelaient Salvatore, Pietro, Marcelino, Mohammed, Esméralda. Avouez-que ça a une autre gueule que Kévin ou Allison. Mais entre-eux ils se donnaient du Piétrouse, du Pardouse (du nom de famille Pardo), du Marchelouze… le tout en faisant trainer indéfiniment le "ouze". Ca donnait "Hé Piétrouuuuuuuzzzze" ! Ils s’en tapaient 5 ou se donnaient des bourrades viriles en se demandant des nouvelles "Hé Minga ti, Pardouuuuuuzzze, t’as vu le Standard la branlée de la mort qui z’y ont mis Minga soooooorrrr."

Demain, nous analyserons plus avant l’éthologie du mingati de 12 ans.

‘nga ti, kééénnn biesse ti ci là !

Par le rustre - Publié dans : Chroniques rustiques - Communauté : Made in Belgium
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Lundi 30 mai 1 30 /05 /Mai 08:59

"Ils mangent le caviar à la louche. Sont cons. C’est même pas meilleur à la louche, d’abord."

Coluche.

209 (2)Vautrons-nous dans le stupre, le lucre, la luxure, le vice... 

La semaine dernière, dans la presse, on nous servait sur plateau fumant le dernier (mais pas l’ultime malheureusement) avatar de la glauque affaire DSK. Mais si, vous savez, le type qui aurait tenté de violer une femme dans une chambre d’hôtel. Une femme ? Mais si, vous connaissez. "Une" être humain, avec deux jambes, deux yeux, un cerveau, des sentiments, enfin, un être humain quoi. Comme un homme mais en femme, avec des trucs en plus en haut et des machins en moins en bas, et en général un salaire moindre pour la même fonction mais avec plus de boulot et de pression.

Mais oui, mais bon, c’était une bonne après tout, une noire en plus. J’en ai même entendu arguer que c’était une musulmane. On ne va tout de même pas traiter un homme de cette stature, Français en plus, comme un chien parce qu’il est amateur de saine gaudriole ? Puritains de Ricains va.

P5290053 Le financier et la soubrette, une fable pour corps de Lagarde. Les images exclusives qui ne laissent aucun doute quant aux responsabilités et culpabilités : elle sourit !

 

Tudieu, Géraldine ne poussez pas le bouchon trop loin avec votre féminisme à fleur de peau, j’en suis encore à me demander si vous avez une âme. Et la présomption d’innocence que diantre !

Bref, en deux semaines on a tout entendu, tout vu jusqu’à la nausée ou pire. Les "anges de la téléréalité" en passeraient presque pour une émission digne de Bernard Pivot, à côté de ça.

Bon, vous permettez un instant ? Il me faut déféquer un coup.

Personnellement, ce déferlement émétique m’a rappelé des paroles de Roger Waters :

“You make me feel with the urge to defecate”.

Mais je conviens qu’il ne s’agit pas des mêmes orifices et que la comparaison est boiteuse.

Nonobstant, depuis une semaine, on atteint des sommets dans les bas-fonds. Cela doit vouloir dire que tout ça est gratuit. Hein Chérie, si il y a nonobstant, on paie rien, non ?

P5290055

Mais quand même, on frémit devant la lubricité de ce regard. 

Car voilà t’y pas maintenant que le beau monde s’offusque devant le train de vie New-Yorkais du Grand Khan. Le gourou du machisme. Le Khan Gourou quoi. Un animal sauteur si vous voulez.

"Et t’as vu ce qu’y met comme fric dans un appart ?"

"Ah le salaud, il est plein aux as dis-donc."

Indécent. Un scandale. Et l’estocade finale, le vrai tomahawk dans la gueule à Khadafi : "il est socialiste pourtant."

Comme si un homme politique socialiste, ça devait forcément habiter des corons à Marcinelle ou à Bergues.

C’est bien connu. Tu es avocat, chef d’entreprise (une entreprise de révisorat à Ans pour prendre un exemple quelconque) MAIS tu es zomme de gauche, zomme politique de gauche d’abord en plus.

Alors t’es pauvre. Tu roules en deuch’ et tant qu’on y est tu fais les poubelles le matin pour te confectionner un vrai déjeuner du terroir. C'est que finalement t'es du côté des ouvriers, donc pauvre. Je signale à ceux-là qu'ils ont raté quelques épisodes depuis le front populaire.

Ah merde alors ! Non mais. On peut plus violer tranquille les femmes de chambres et en plus, il faudrait être pauvre comme zob ? Peau de job oui ! A quoi ça servirait d’être zomme de pouvoir alors ?

Pour conclure, je me permettrais ces révélations étonnantes aux offusqués faciles. Saviez-vous que notre monde voit des gens devenir riches alors que d’autres restent pauvres. Il en est même qui restent riches alors que d’autres deviennent pauvres.

Saviez-vous que certains patrons, peut-être même de patrons qui tirent à gauche, allez savoir, gagnent des millions d’euros chaque année alors qu’au pied des immeubles où ils gagnent ces sommes plantureuses, d’autres hommes, voire des hommes plutôt à droite dans leurs pensées les plus inavouables, n’ont même pas de quoi se payer les cartons qui leurs servent de couverture la nuit. Et on me susurre de source sûre que cet état de fait ne daterait pas d’hier. Ben dis-donc…

Je ne dis pas qu'il faut trouver ça normal mais bien qu'il ne faut pas s'en scandaliser uniquement en fonction des soubresauts de l'actualité. Il faut s'en indigner tous les jours.

A toute chose malheur est bon. Pendant que le monde visite virtuellement les apparts de DSK, les réacteurs de Fukushima peuvent fondre tranquillement, peinards, et la Libye peut tranquillement s’enfoncer dans la guerre civile. Au moins on ne nous emmerde plus avec le malheur de ces gens-là, non mais ! Laissez-moi manger ma banane, merde !

Par le rustre - Publié dans : Chroniques rustiques - Communauté : Made in Belgium
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Jeudi 19 mai 4 19 /05 /Mai 07:59

 

J'ai retrouvé un petit exercice "d'écriture automatique" réalisé au bord d'un chemin il y a quelques mois, alors que je me promenais. Je l'avais totalement oublié...

 

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Chut ! Ecoutes. Tu entends ce cri flûté, légèrement nostalgique ?

Tsi tsi flu !

Non ? Pas le temps ?

Trop occupé à écouter le vacarme de ton propre cœur qui s’alarme parce que tu vas être en retard au cinquième rendez-vous de ta journée, que tu dois avoir fini à l’heure parce que c’est toi qui va récupérer les gosses aujourd’hui, qu’il y a des bouchons, qu’on annonce du verglas que…

Tais-toi ! Regardes avec tes oreilles, te dis-je. C’est une mésange. Tu entends son cri flûté, légèrement nostalgique ? Tu le sens effleurer ta peau avec la tiédeur parcimonieuse d’une matinée de mars ? Tu le sens te titiller le bulbe olfactif d’esquisses de primevères et de violettes dans la rosée ?

 

Il faut que tu t’arrêtes. Il faut que tu respires. Il faut que tu regardes.

Il faut que tu vois ces reflets dans les nuages quand le soleil se fane. Il faut que tu vois ces deux amoureux dont le regard irradie l’abandon et la joie. Tu as été comme eux. Tu pourrais être eux. Toi aussi tu as eu ces yeux avant que la vie ne te dépasse.

Parce que les sourires des enfants ne sont jamais comme à leurs deux ans. Et que leurs deux ans, c’est éphémère.

Parce que 80 années ça parait long. Pas quatre-vingt printemps. Quatre-vingt floraisons du muguet. Quatre-vingt saisons des fraises. Quatre-vingt temps des cerises. Huit fois compter sur ses dix doigts. Très court. Tu te retournes et tu ne dois plus compter que quatre fois sur tes dix doigts. Trois. Deux. Un. Zéro.

Il faut que tu t’arrêtes. Il faut que tu respires. Il faut que tu entendes.

Il y a tellement de bruit.

Il y a tant de sons qui t’assaillent.

Cacophonie de concepts qui caquètent.

Des cris comme des gifles qui pleuvent de partout. Du son, tellement de sons, tout le temps, partout, toujours. Tellement de fureur. Au sein de ce brouhaha, on crie ton nom. Tu ne l’entends pas. Tu ne le comprends pas. Tu ne sais même plus qui tu es.

Tellement de bruit. Qu’au début tu n’entends pas le râle qui sort de ta gorge. Mais le râle se fait plainte, se fait cri, hurlement qui monte et écrase le boucan petit à petit comme une masse qui s’abat sur tous les mp3, radios, ipad et autres boîtes à oubli qui t’entourent.

Il faut que tu t’arrêtes. Il faut que tu respires. Il faut que tu ressentes.

Silence.

Un merle noir lance sa trille du haut d’un épicéa. Tu entends tes pas lourds qui font craquer les feuilles mortes qui jonchent en tapis épais le sol de la forêt. Un chêne immense et griffu te regarde passer.

Un hêtre cyclopéen, droit et élancé, large comme la main d’un père, est plus attentif. Il te voit sourire. Tes deux pieds dans la boue. Le paysage triste du Condroz un soir de mars. Marcher sur une crête d’où le regard ne s’arrête plus. Entrelacs de branches nues et mortes, damiers agricoles mornes bruns, gris, jaunes, fanés.

Et le ciel pastel.

Et le murmure du vent.

Le silence pesant loin du verbiage des gens. Juste ce merle qui appelle le printemps.

Il faut que tu t’arrêtes. Il faut que tu respires. Il faut que tu vives. Simplement.

Un à un les instruments parlent dans le soir qui s’attarde. Le souffle d’une vache, l’aboiement lointain d’un chien, le bruit métallique d’un joug dans une étable et puis quelques chats-huants. Et là, au sein de cette symphonie en calme majeur, tu marches encore jusqu’à te retrouver, jusqu’à te rappeler ton nom. Marcher dans le vent, le froid, la nuit, les étoiles, jusqu’au carrefour sur la crête, croisement des croisements entre n’importe où et nulle part. Si tu prenais à droite, tu irais très loin. Si tu prenais à gauche tu irais encore plus ailleurs.

Tu es arrêté. Tu respires. Tu vis.

Et les étoiles tombent autour de toi parce qu’il est presque trop tard.

Presque.

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Par le rustre - Publié dans : Chroniques rustiques - Communauté : Made in Belgium
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