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15 février 2011 2 15 /02 /février /2011 14:05

 

L'essaim des Saints

Ouf, la Saint Valentin est passée, vous pouvez reprendre une activité normale : être grossier, indifférent, goujat avec votre femme, ne plus vous essuyer les pieds en rentrant du jardin, la regarder faire la vaisselle en lui demandant de faire moins de bruit parce que merde, vous regardez le journal, vous glisser sous la couette en pétant…

Mais non, hein. Ca n’existe plus des blaireaux pareils. Hein ? Hein ?

Aujourd’hui, c’est la Saint Claude, la Sainte Claudine. Et je rappelle que…

« Saint Valentin à la praline, Sainte Claudine à la vaseline »

Sinon, dans un registre plus frais, nous fêtons également  le bienheureux Ange de Bourg (enfin, frais, ça va tout de même bien avec la vaseline), Saint Décorose, pour les midinettes, Saint Craton y Soupalognon, et j’en passe et des pires. Remerciez moi, j'épargne vos chastes oreilles.

 

Les aigreurs du mardi.

J’entends ce matin à la radio que la réédition de l’œuvre de Mark Twain, Huckleberry Finn, fait polémique aux Zétats-Zunis. Imaginez que dans la réédition les 219 occurrences du mot "nègre" ont été remplacées par "esclave".  C’est que Huckleberry, c’est une œuvre raciste probablement, et nègre, une insulte. Et donc, nombre d’écoles américaines ne voient plus ce livre immonde en classe.

On se demande si Mark Twain a pondu une œuvre raciste ou anti-raciste. On dit "nègre" c’est une insulte, alors on enlève. On peut pas !

Huckleberry a été écrit en 1884. A peu près 20 ans après l’abolition de l’esclavage, mais pas du mépris. Alors qu’on colonisait à tout va les peuples de la planète pour principalement leur apporter la lumière de la Civilisation Occidentale et accessoirement bien sûr, pour leur pomper un maximum de leurs richesses et s’en foutre plein les fouilles. En 1884, "nègre" faisait partie du langage courant, un nom commun infâmant pour des gens qu’on traitait de manière infâmante, pas une insulte. Comment pouvait-on d’ailleurs insulter une catégorie de la population qu’on considérait comme à peine humaine ? Insulte-t-on un chien parce qu’on dit un clebs ?

J’ai eu sous les yeux dans mon adolescence un journal belge de 1830, une revue coloniale intitulée le "Congo Belge", une revue qui servait apparemment à l’instruction des petits enfants de l’école primaire. C’est en vidant la bibliothèque de l’ancienne école de mon village qui allait être réhabilitée que j’ai découvert la revue. Une photo d’une famille Pygmée du Congo était légendée : "une nichée de nègres".

Et si les esprits les plus progressistes (et Twain en faisait partie) voyaient du racisme dans le traitement odieux qu’on infligeait aux blacks, aux indiens, aux asiatiques, la plupart des gens n’y voyaient rien d’autre que l’ordre normal des choses. Le Blanc était supérieur. Les autres, on se demandait seulement s’ils avaient une âme.

Pour en revenir à Twain, il est un des penseurs de son temps qui défendit les juifs. Quand il en parle, c’est positivement, mais c’est raciste quand même dans l’acceptation actuelle du terme qui nie l’existence de race. En effet Twain parle du Juif comme "de la seule race qui travaille entièrement avec son cerveau et pas avec ses mains" du racisme positif si on veut. Autre époque simplement, qu’il est vain de juger avec nos critères actuels. Juger est vain, mais comprendre et expliquer est salutaire.

 

Cela me fait penser à un autre écrivain. Et là, pas besoin de s’interroger sur les penchants du monsieur. Avec Louis-Ferdinand Céline, la France a un sacré problème : un type qui est à la fois un écrivain génial, une des inspirations de gens adulés comme Frédéric Dard ou Desproges, au style complètement décapant et un horrible antisémite. Un type qui a écrit des pamphlets abjects, mais qui les a bien écrit.

Il faut se rendre à l’évidence que la haine du juif n’était pas l’apanage des seuls nazis purs et durs, ni une idée minoritaire prônée par quelques extrémistes puants. Dans diverses mesures, c’est dans toute la société que diffusait, horriblement banal, l’antisémitisme.

Evidemment dans le genre antisémite, Céline est du genre plus catholique que le pape. Il ne fait pas preuve de racisme ordinaire mais appelle ouvertement au massacre (je ne sais pas si vous avez déjà eu sous les yeux « bagatelles pour un massacre » mais c’est glaçant à l’os). C’est justement là qu’est l’insupportable contradiction pour nos esprits d’autruches : on peut être abject et avoir un talent fou.

Alors, parce que (fort heureusement) nos mentalités ont changé il faudrait censurer, cacher ? Pourquoi ne pas montrer et dire simplement l’édifiante réalité ? Parce qu’elle est trop cruelle pour notre fierté occidentale ?

La vérité est pourtant simple. Pendant des siècles les occidentaux ont dominé le monde, asservi d’autres peuples, les ont amoindris, les ont jetés en esclavage, les ont massacré, leur ont refusé le simple statut d’humain. Et ce n’était pas le fait de quelques monstres. C’était un fait de société. Vos ancêtres, votre gentil grand-papa, le mien, nos parents ont pu penser des choses pareilles. Ils étaient de petits racistes ordinaires. Ca rampait partout dans la société, c’était banal. Et du raciste banal au génocidaire le plus brutal, c'était simplement le genre humain qui s'exprimait. Pas uniquement des monstres, mais des gens... comme vous, moi.

Mais on devrait ajouter que toujours, il y a eu des voix qui s’élevaient contre cette mentalité. Que ces voix ont fini par triompher. Qu’aujourd’hui, c’est l’égalitarisme qui semble banal et que petit à petit les idées de la honte font de nouveau leur chemin paraissant soudain nouvelles, allant à l’encontre de la "bien-pensance". Et parmi les gens ordinaires d'aujourd'hui, les bourreaux pourraient un jour renaître.

Et plutôt que de censurer, quelle chance n’avons-nous pas d’expliquer à nos enfants que le racisme, la haine, le mépris et la peur de l’autre c’est ça : un truc contagieux et banal qui peut frapper n’importe qui, même des gens sympas, même des gens avec du talent, même vos ancêtres sur la photo de la cheminée, même vous. Un truc tellement ancré en l’homme que si on l’ignore, si on le cache, il ressurgira. Et d’un terreau d’acceptation et de banalité, il pourrait à nouveau conduire aux pires atrocités.

Faisons lire Twain avec ses 219 "nègres" et Céline à nos enfants. Montrons leur ! C'est aussi leur histoire. Tant pis pour nos tronches si notre histoire, c'est pas Ken et Barbie.

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