Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 janvier 2011 2 18 /01 /janvier /2011 11:52

 

 

Savennières Cuvée d'Avant 2005.

Château de Chamboureau

 

L’hiver était trop long, trop froid. J’ai eu envie de mettre de la lumière dans mon verre. Et puis, quand il flotte dans l’air comme un parfum bleu, j’ai envie de Savennières. Ne me demandez pas pourquoi. C’est comme ça. Rapport aux pommes peut-être. Et aux souvenirs qu’elles amènent.

J’ai remonté de la cave une Cuvée d’Avant 2005 du Château de Chamboureau. J’ai acheté cette bouteille en grande surface. Je ne suis jamais allé sur les bords du Layon. Je ne connais pas ce pays. Pas de délit de nostalgie donc.

Je suis seul ce soir et j’ai le temps et le silence pour moi.

Je regarde la pâle teinte de paille claire du liquide dans mon verre, les reflets dorés. Déjà, les moucherons dansent pour moi dans le soir naissant d’un été lointain. Mauvais signe. Je ferais mieux de laisser mon verre et d’allumer la télé. Mais cette lumière dans le verre m’attire, cette transparence parfaite m’invite à passer au travers.

 

Photo14 (4)

 

Pauvre de moi, je porte la chose au nez. De prime abord on se dit, "ça sent bon". Et on devrait en rester là. Ne jamais trop fouiller.

Puis subtiles mais nettes et bien détachées, les effluves se précisent. Quelque chose qui évoque un panier du verger bien mûr, des cailloux, du miel. Je devrais vraiment arrêter. Mais je secoue le verre et j’y replonge le pif. Personne pour m’observer ce soir. Je peux jouer sans complexe à la gorge profonde et au long nez averti.

Alors éclatent les oranges et les mandarines de la Saint Nicolas et surtout un parfum envoûtant de chèvrefeuille. Pas les chèvrefeuilles. Pas eux, qui poussaient si abondants sur le chemin…

Chèvrefeuilles embaumant mes vêtements lorsque je les frôlais à dessein en descendant la côte…

Et puis plus rien. Rien qui ait un rapport avec l’hiver et ce verre. Il apparait là dans ma tête, ce fichu parfum qui m’essore si bien le palpitant. Ce foutu parfum à la fois beau et malfaisant qui accompagne toujours les chèvrefeuilles dans mes regrets. On voudrait le suivre plus loin dans les marécages même si on sait que là-bas, au fond, il y a quelque chose de tapi. Peut-être.

Le monde était plus coloré. Le ciel était plus bleu.  L’herbe était plus verte. Le soleil était plus brillant et plus chaud. Les odeurs étaient plus suaves et les sons plus doux. Ma vie à son aube ne connaitrait pas de fin.

 

Wachnet 3

 

L’eau cristalline glaçait mes pieds nus.

Dans le vallon humide, la fraîcheur se superposait nettement à la chaleur de fond de l’air estival. Les deux sensations se chamaillaient la possession de ma peau. Des filets d’eau couraient partout dans l’herbe drue et grasse entre le ruisseau bruyant et les mares immobiles. Doucement, avec un calme et une patience presque déplacés chez un enfant de 10 ans, je m’approchais de l’amas grouillant de formes noires dans la mare, froissant des menthes aquatiques aux toupets bleus, des cressons luisants, des véroniques cireuses, des canches veloutées.

 

P7280436

 

L’odeur qui emplit mes narines est encore aujourd’hui imprimée dans mon cerveau, entêtante, divine, et en même temps sauvage, inquiétante, légèrement malsaine. Un mélange de Menthe poivrée, de Reine-des-Prés camphrée, d’herbe humide, de vase putride et de miel. 

Je suis maintenant au milieu de la mare. Fasciné, j’observe longuement les têtards de grenouille rousse qui grouillent sur les feuilles en décomposition. Je sais que ce sont des grenouilles rousses car quelques mois plus tôt je suis venu les observer au petit matin, s’accoupler et pondre. Le soleil atteint l’horizon et les hampes des canches, les dentelles arachnéennes et les milliers de moucherons frénétiques se fondent dans la lumière brûlante et  se teintent d’or et de feu. Bientôt, les odeurs de la nuit, chaudes et sensuelles, chèvrefeuille lascif, Eglantine délicate, blé natif, remplaceront celles du crépuscule. Et puis, les bruits feutrés dans les ombres, les étoiles et la tiédeur d’une nuit de juin.

Je m’entends encore respirer mais de loin. Soudain une bûche éclate dans le feu et je reviens à mon Savennières. C’est que j’ai des notes à prendre pour remplir mon blog moi.

P7270544

Et si on buvait un coup ? Comme je l’aime : perceptiblement gras mais avec une acidité qui grandit dès le vin installé en bouche et qui rend la finale vive. D’abord je ressens ce semblant d’oxydation des Savennières jeunes, oxydation qui n’en est pas, puisque ça disparait à l’aération. Et puis, alors que lentement, mais sûrement je replonge dans le passé, ça éclate : pommes, cire, miel, orange et mandarine, puis la poire même. Mon Pays de Herve. Et enfin de la réglisse de chez l’épicier du village, mort depuis longtemps. Et même le vin disparu, tout ça s’accroche à mon palais pendant…

 

Plantain d'eau 2

 

Un triton tacheté de jaune et strié de bleu passe sur mon pied nu. Je pourrais rester là des heures, happé par cette vie bruissante et par la lune qui se lève, mais il faut que je m’ébroue.

Je n’ai que 10 ans et même si 1996, est encore loin dans le futur, je ne peux pas traîner dehors la nuit. Dans deux ans oui, mais pas maintenant.

Alors je me hâte de retourner vers mes chaussures, sans oublier de cueillir un brin de menthe pour la route, de humer le parfum si spécial de ce vallon de Booze, d’écouter encore une fois le ru tintinnabuler. Puis je prends le sentier secret qui passe sous les deux ponts en longeant le Bolland, délicieux moments de terreur enfantine plongés dans l’obscurité grandissante, me faufilant entre les buissons de ronces et les orties.

Puis je rejoins la route et je reviens chez moi par le ponceau de fer de Burdocuisine, où il fait si bon s’asseoir et contempler l’onde des heures durant en été, protégé du cagnard par la tête chevelue des vieux troncs des saules têtards, et par la côte de Hergicourt à l’herbe si rase et aux entrelacs de chèvrefeuille si tentant.

 Enfin, j’emprunte le chemin creux et rocheux qui s’enfonce dans le Val du Bacsay, que je remonte parmi bosquets, prés et fourrés jusque chez moi, dans l’espoir de surprendre un lapin, un renard et de voir les premières lucioles divaguer dans la douceur de la nuit.

 

Wachnet Selys

 

Abîmes. Gouffres aux parois vertigineuses. Les yeux perdus, le regard vide, la tête ailleurs, je me tiens à même l’arête, les doigts de pieds au-dessus du précipice alors que des mottes de terre et des cailloux gris dévalent déjà.

Je suis là comme un con, mon verre de vin en main, prêt à tomber. Je crois bien que je sens une larme sur ma joue. Mais la chute ne me fais plus peur.

Je regarde le petit garçon traverser les prés, SES prés, dans son cœur au moins, en se glissant sous les fils barbelés. Là, ce sont les grands frênes têtards sur la plate-forme desquels le gamin tient sa base secrète. Ici, ce sont les immenses poiriers Saint-Remy qu’il regarde rougeoyer dans les soirées d’automne depuis son antre perché. Ces poires Saint-Remy immangeables crues, sauf au printemps quand un hiver dans le fruitier les a ratatinées et ramollies. Ces poires qu’on cuit doucement au four avec du beurre, de la cannelle, du sucre brun et parfois du sirop de Liège.

Mon verre est vide. Je le remplis à nouveau. Elle est grandiose cette cuvée d’Avant. Un vin très long, parfumé, équilibré. Pourtant, j’ai déjà bu, je crois, de meilleurs Savennières encore. Peut-être est-ce moi ? Peut-être est-ce la lune ? Le hasard d’une conjonction improbable.

Mise en abyme. Connerie de nostalgie. Imbéciles de soirées de novembre. Foutu vent qui cogne aux fenêtres. Feu débile qui crépite.

Putain, ce gosse, j’ai envie de le rejoindre, de le prendre par la main comme si c’était mon fils et d’aller aux grenouilles avec lui.

Mais le verre se brouille, le précipice recule. C’est passé.

Le lendemain, le vin reste délicieux mais ses parfums sont plus simples et plus brouillés. L’équilibre est peut-être un peu plus rond. On a quitté le fil de la perfection.

Quelque part entre ce temps des grenouilles, ourlé et flou à la David Hamilton et maintenant, le vallon de Booze a été remblayé, les poiriers ont été tronçonnés et les rares lucioles qui restent, c’est entre les villas cossues et moches qui ont tué les vergers qu’elles divaguent.

Mes parents déclinent trop tôt, mon fils grandit trop vite et moi je suis là comme un con au milieu, pas encore adulte mais loin de mon enfance. Perdu entre mon boulot, ma baraque à retaper, mes enfants, mes factures. Trop loin de mes sentes dérobées, de mes sylves songeuses et de mes ruisselets oisifs.

Un jour, je chausserai de nouveau mes bottines. Je reprendrai le sentier. Un jour, j’accompagnerai mes enfants sur les layons secrets, s’ils existent encore. Mais ils existent toujours quand on garde des yeux d’enfant. Ils les découvriront. Mais moi, saurais-je les retrouver ?

Elle tourne, on le sait. Mais elle avance aussi. Et quand la roue finit son tour, on ne revient pas vraiment au point de départ, n’est-ce pas ?

 

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Oliv 18/01/2011 21:08



Magnifique texte !


Amitiés,


Oliv



Bourgogne Live 18/01/2011 20:53



Merci pour le voyage!


J'ai beaucoup aimé suivre l'Itinéraire de cet enfant du passé ;-)


T'écris super bien pour un rustre!!


François



david du bicephale 18/01/2011 13:27



eh bah, c'est du joli texte ca, qui donne envie de se balader, tout en introspection, j'ai meme envie de deboucher un savennieres...


BRAVO!



le rustre 18/01/2011 16:25



Mouais... ça me fait d'ailleurs m'interroger sur ma santé mentale, ce texte. Alors que ce matin même j'écrivais un "1,70€ le litre d'essence, ça fait cher l'immolation", d'un goût plus que
douteux...



Présentation

  • : Le blog de lerustre.over-blog.com
  • : Le Rustre est un peu dingue. Il a un avis sur tout bien sûr. Et quel avis ! Il a des mentors bien sûr. Et quels mentors ! Pompon, Rémy Bricka, Roger Tout court, Rika Zaraï, les chevaliers playmobils... C'est dire si l'avis du Rustre est pertinent !
  • Contact

Recherche