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19 mai 2011 4 19 /05 /mai /2011 07:59

 

J'ai retrouvé un petit exercice "d'écriture automatique" réalisé au bord d'un chemin il y a quelques mois, alors que je me promenais. Je l'avais totalement oublié...

 

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Chut ! Ecoutes. Tu entends ce cri flûté, légèrement nostalgique ?

Tsi tsi flu !

Non ? Pas le temps ?

Trop occupé à écouter le vacarme de ton propre cœur qui s’alarme parce que tu vas être en retard au cinquième rendez-vous de ta journée, que tu dois avoir fini à l’heure parce que c’est toi qui va récupérer les gosses aujourd’hui, qu’il y a des bouchons, qu’on annonce du verglas que…

Tais-toi ! Regardes avec tes oreilles, te dis-je. C’est une mésange. Tu entends son cri flûté, légèrement nostalgique ? Tu le sens effleurer ta peau avec la tiédeur parcimonieuse d’une matinée de mars ? Tu le sens te titiller le bulbe olfactif d’esquisses de primevères et de violettes dans la rosée ?

 

Il faut que tu t’arrêtes. Il faut que tu respires. Il faut que tu regardes.

Il faut que tu vois ces reflets dans les nuages quand le soleil se fane. Il faut que tu vois ces deux amoureux dont le regard irradie l’abandon et la joie. Tu as été comme eux. Tu pourrais être eux. Toi aussi tu as eu ces yeux avant que la vie ne te dépasse.

Parce que les sourires des enfants ne sont jamais comme à leurs deux ans. Et que leurs deux ans, c’est éphémère.

Parce que 80 années ça parait long. Pas quatre-vingt printemps. Quatre-vingt floraisons du muguet. Quatre-vingt saisons des fraises. Quatre-vingt temps des cerises. Huit fois compter sur ses dix doigts. Très court. Tu te retournes et tu ne dois plus compter que quatre fois sur tes dix doigts. Trois. Deux. Un. Zéro.

Il faut que tu t’arrêtes. Il faut que tu respires. Il faut que tu entendes.

Il y a tellement de bruit.

Il y a tant de sons qui t’assaillent.

Cacophonie de concepts qui caquètent.

Des cris comme des gifles qui pleuvent de partout. Du son, tellement de sons, tout le temps, partout, toujours. Tellement de fureur. Au sein de ce brouhaha, on crie ton nom. Tu ne l’entends pas. Tu ne le comprends pas. Tu ne sais même plus qui tu es.

Tellement de bruit. Qu’au début tu n’entends pas le râle qui sort de ta gorge. Mais le râle se fait plainte, se fait cri, hurlement qui monte et écrase le boucan petit à petit comme une masse qui s’abat sur tous les mp3, radios, ipad et autres boîtes à oubli qui t’entourent.

Il faut que tu t’arrêtes. Il faut que tu respires. Il faut que tu ressentes.

Silence.

Un merle noir lance sa trille du haut d’un épicéa. Tu entends tes pas lourds qui font craquer les feuilles mortes qui jonchent en tapis épais le sol de la forêt. Un chêne immense et griffu te regarde passer.

Un hêtre cyclopéen, droit et élancé, large comme la main d’un père, est plus attentif. Il te voit sourire. Tes deux pieds dans la boue. Le paysage triste du Condroz un soir de mars. Marcher sur une crête d’où le regard ne s’arrête plus. Entrelacs de branches nues et mortes, damiers agricoles mornes bruns, gris, jaunes, fanés.

Et le ciel pastel.

Et le murmure du vent.

Le silence pesant loin du verbiage des gens. Juste ce merle qui appelle le printemps.

Il faut que tu t’arrêtes. Il faut que tu respires. Il faut que tu vives. Simplement.

Un à un les instruments parlent dans le soir qui s’attarde. Le souffle d’une vache, l’aboiement lointain d’un chien, le bruit métallique d’un joug dans une étable et puis quelques chats-huants. Et là, au sein de cette symphonie en calme majeur, tu marches encore jusqu’à te retrouver, jusqu’à te rappeler ton nom. Marcher dans le vent, le froid, la nuit, les étoiles, jusqu’au carrefour sur la crête, croisement des croisements entre n’importe où et nulle part. Si tu prenais à droite, tu irais très loin. Si tu prenais à gauche tu irais encore plus ailleurs.

Tu es arrêté. Tu respires. Tu vis.

Et les étoiles tombent autour de toi parce qu’il est presque trop tard.

Presque.

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Published by le rustre - dans Chroniques rustiques
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