Mercredi 12 octobre 3 12 /10 /Oct 07:01

Dans une aube rose et crème, le soleil pointait à peine ses rayons, caressant la nature assoupie au sortir de l’hiver. Des peupliers pelés, lovés dans quelque étole de brume diaphane, attendaient frileusement le vrai printemps qui les sortirait enfin de la torpeur. Dans le petit monde secret des bosquets et des buissons, une mésange zinzinulait tout en s’afférant à débusquer quelque vermisseau tapis dans l’entrelacs de branches dénudées. Lointain, on entendait un pic pleupleutant entre deux séances frénétiques de martelage d’une souche morte.

Soudain, mâle et rauque, retentit un « Montjoie, Saint Denis ! » qui stoppa net les divagations poétiques de toute cette création grotesque.

Non mais merde quoi ! J’t’en donnerais moi des zinzinulations gratuites… A coups de crosse ouais, la mésange délicate ! A ma botte, je veux les voir tous ces emplumés. A ma pogne les gazouilleurs édentés des haies.

Non mais, z’ont rien d’autre à cogner ces fainéants ? On dit que la nature va mal, mais ils le cherchent aussi. Ca se lève tôt, mais ça ne bosse pas ! Et ben non, ils zinzinulent et ils pleupleutent, les fâcheux ! Moi, je dis qu'il y a de la chevrotine qui se perd !

Soit. Reprenons.

Le sabre au clair, le casque rutilant, le tutu rose frémissant au vent, il est là, l’Homme, le Héros, le Sauveur. Ecce homo, et pas qu’un peu.

Les traits fichtrement burinés, les intentions sévèrement burnées.

Comme à l’accoutumée par petit matin, je faisais le tour de mes terres, les cheveux fous, le regard au vent sur mon fier coursier, étalon de noble race arabe. Et pas arable. C'est pas un cheval de trait non plus.

Vous qui n’avez aucune imagination, vous n’auriez vu qu’un type bizarrement vêtu, enfourchant un vieux manche à balai muni d’une tête de cheval en carton et faisant cataclop cataclop pour faire comme si pour de vrai. Mais vous n’êtes que d’infâmes rustauds dénués de la moindre parcelle de poésie enfantine. Que dis-je ? D’ignobles réactionnaires urbains assoiffés d’émissions d’une télé grabataire qu’on dit ré-alitée. Des suppôts du grand capital spoliateur globalisé.

Fouchtra ! Arrières monstrueux pensionnaires d’un fort-Boyard de pacotille offert aux affres des pensées lubriques de technocrates avilis…

Pédés du cul !

Seul contre tous les chacals, je montais la garde, immuable dans mon habit de lumière.

Le sabre, la cuirasse et le casque surmonté d’une fière crinière jaune striée de bleu, le tutu rose et les collants noirs à pois multicolores : fuchsia, vert bouteille, ocre pâle.

M’entourant de ses oriflammes guerrières, la musique sauvage de Wagner rugissait dans tout le voisinage.

Quelque malotru traitreux vendu à la solde de l’engeance féline me vitupérait, bien planqué, le lâche, derrière la fenêtre de sa chambre, m’enjoignant, dans la langue vulgaire qui est celle des sots et des vilains, de « fermer ma gueule de cinglé et de cesser ce boucan » non sans ponctuer sa vile diatribe d’un «connard, gros enculé » du plus mauvais aloi. Rustaud !

«Descends donc de ton donjon, baltringue, et viens tâter de ma lame dans tes fesses molles » lui rétorquais-je avec véhémence.

Non mais vous vous rendez-compte de la fainéantise de ces bouseux qui se targuent d’être des citoyens, d’avoir des droits, mais qui trainent encore leur savate en pyjama… à cinq heures du matin !

Ah j’vous jure ! Pas coopératifs les voisins pour ce qui est de l’élan purificateur de ma croisade sacrée contre les grippeminauds à l’air sournois. C’est que l’ennemi est veule et peu avare de ses ressources. Il s’adapte, il louvoie, il contourne. Salopiaud !

Ah souvenirs délicieux ! Pour l’heure me voici à vaquer à des tâches domestiques peu enrichissantes mais nécessaires. Mon esprit ressasse et mâchonne.

J’avais remarqué une inquiétante perte d'efficacité de la Trempe ces derniers temps. Réagissant en bon stratège, j’ai entamé une escalade vertigineuse dans la taille des pièges et du bac d’eau, la vigueur des paillettes de mon habit de scène (passant d’une sobre tenue de capitaine nordiste à la tenue légèrement rococo décrite plus haut). Escalade jusque dans le volume sonore des vociférations wagnériennes, que Bayreuth à côté c’est un récital en sourdine de Charlotte Gainsbourg et Etienne Daho accompagnant une première Dame de France aphone !

Nonobstant cette course frénétique à l’armement, j’ai du me rendre à l’évidence : les veules mistigris me narguaient. La trempe avait cessé de fonctionner. Il fallait réagir.

On sonne à l’huis, interrompant le fil de mes cogitations.

Une petite morveuse de cinq ans vient gémir à ma porte pour savoir si je n’ai pas vu « Hector ». Dieu qu’elle est laide cette gamine. On dirait un furoncle avec des dents et une couette !

« Je suppose, petite gourde, que par « Hector » tu veux parler de ce tas de poils hirsutes qui se plaisait à pisser sur mes poireaux et à faire ses griffes sur le tronc de mon Vilburnus variegata ? Et bien sache qu’il peut se vanter d’avoir fait progresser la science, ta sale bête. Grâce à lui, j’ai pu tester ma nouvelle sarbacane. Une vraie merveille. Je fabrique les fléchettes moi-même avec des piques à brochettes crantées à l’opposé de la pointe pour enrouler un fil d’ouate et composer la boule qui offrira la résistance voulue à mon souffle puissant, résistance qui par réaction et défiant les forces de frottement du tube, propulsera le projectile dans les chairs de l’ennemi. Mais, je suppose petite gourde que tu n’y entends rien. On ne donne probablement pas de cours de physique dans les écoles maternelles. On devrait. Et puis des cours de pharmacologie aussi tiens. Tu comprendrais alors la redoutable efficacité de la macération d’Aconit napel, et de Digitale pourpre dont j’enduis mes flèches. J’ai essayé avec le clébard des Lequeu. Radical. »

Si vous me permettez un petit aparté, laissez-moi vous entretenir des Lequeu qui habitent à trois jardins du mien. Figurez-vous que leur labrador respirait très bruyamment, la langue pendante. Des heures durant en plus. Je m’en suis plaint.

Des gens vulgaires et grossiers ces Lequeu. Des nouveaux riches.

Ils m’ont répondu :  « z’êtes con ou quoi ? Il n’aboie jamais. Il a eu un cancer du larynx. On a du lui enlever les cordes vocales. C’est pour ça qu’il respire bruyamment, ça cicatrise. Vous allez pas me dire que ça vous emmerde à 150 mètres non ? »

« Et bien si, Môssieur le Bourgeois ! Il m’hôte les fulgurances de l’esprit, votre clébard emphysémateux… »

J’ai traqué ma proie à la tombée du jour, tel le fauve au muscle tressaillant qui rampe vers son repas dans la savane. Ce fut facile, l’animal convalescent ne bougeait guère. Mais foutre gras me fut de laisser là pareille pièce de viande. Mais vu la dose de poison dont j’avais enduit les flèches…

J’épargnai le récit de cette geste canine à la jeune écervelée qui minaudait à la recherche de son patte-pelu, toute tremblante devant mon courroux… ou bien était-ce devant l’accoutrement pourtant fort sobre que je revêt pour faire la vaisselle ? Un ensemble seyant composé d’un cycliste très moulant de couleur vert pomme, d’une bouée « petit canard » avec deux amusants grelots en guise d’yeux, sans oublier bien sûr, le masque, le tuba et les palmes. C’est que, voyez-vous, j’ai une sainte horreur de l’eau. Alors petit évier ou pas, pour la vaisselle, je prends mes précautions.

Je m’empressai de rassurer la gamine sur le sort de son minet.

«Ne t’en fais pas. Je n’ai pas empoisonné ton chat. C’est qu’il me fallait regarnir mon congélateur. Alors je l’ai chopé quand il est venu se tailler les griffes contre mes arbrisseaux. Deux fléchettes sans poison. Une dans le ventre et l’autre dans le cou. Un tir admirable. Il n’a presque pas souffert.

Enfin, pas longtemps.

Plus après trois bons coups de pelle dans la gueule en tout cas. Mais ne pleure donc pas petite imbécile. Tiens, si tu veux lui dire un dernier adieu, il doit m’en rester une cuisse qui traîne dans le congélateur… »

Figurez-vous que l’ingrate s’en est allée en hurlant. Quelle dinde cette gamine ! Et pour vous dire l’esprit procédurier des gens, ses parents m’ont envoyé la maréchaussée. Je me demande si c’est tendre de la cuisse de voisin ?

Par le rustre - Publié dans : Les bonnes histoires de l'oncle rustre - Communauté : Made in Belgium
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Commentaires

Blog(fermaton.over-blog.com)Mathématiques de la conscience humaine.No-13,- THÉORÈME TWITTER (Poésie d'amour)

Commentaire n°1 posté par fermaton.over-blog.com (Clovis Simard,phD) le 15/10/2011 à 13h50

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