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9 novembre 2010 2 09 /11 /novembre /2010 07:33

   Massettes (mare en haricot)

Episode 1

 

La Chapelle : Episode 2

 

La rivière à moitié gelée accompagnait maintenant leur progression de son gargouillis joyeux. Le vent, étrangement, s’était calmé, laissant l’air parfaitement immobile et les filles solitaires au milieu d’un paysage d’une blancheur mate et triste.

Les flocons, épais et humides, tombaient droits comme des fils à plomb, bientôt tellement drus que leur foule formait une masse grisâtre informe à cinq mètres alentours, isolant les filles du reste du monde et de tout point de repère. Elles s’aperçurent à peine qu’elles dépassaient la silhouette ténébreuse de Reinhardtstein pour s’enfoncer résolument sous les frondaisons par un étroit chemin en surplomb, mince corniche étranglée entre le torrent et les pentes abruptes chargées de hauts conifères hostiles.

A ce point, le vent reprit de plus belle et l’étrange accalmie cessa brusquement. Les flocons se firent plus petits, plus durs et se mirent à gicler violemment au visage des filles qui durent bientôt se courber pour avancer.

Plus aucun humain à l’horizon bien court, un chemin qui se faisait sentier et se faufilait maintenant, trace subtile, entre les troncs, une visibilité quasi nulle, la neige qui s’accumulait, fondant tout dans le même moule informe et des facultés d’observations complètement anesthésiées… Elles quittèrent sans s’en apercevoir le sentier balisé, et bientôt, toute sente humaine. Elles se retrouvèrent au milieu des bois. Au milieu de rien.

Après quinze minutes de quasi reptation dans un paysage devenu infernal, les filles durent se résoudre à l’arrêt, le visage tuméfié et les yeux en larmes tant la bise leur tailladait les chairs. La neige continuait de s’accumuler avec fureur, comblant les moindres accidents du terrain et rendant le paysage amnésique. Les bourrasques mugissaient si fort que même en criant, les deux filles avaient du mal à se comprendre.

Mais il n’y avait pas grand-chose à comprendre en fait. Avancer devenait impossible, reculer aussi. Pas un instant, elles ne pensèrent à rebrousser chemin de deux ou trois kilomètres à peine pour rejoindre le château de Reinhardtstein qui peut-être était occupé... ou pas. Le froid, la fatigue et la panique grandissante annihilaient leurs facultés. Elle voyaient deux possibilités : attendre que la tempête se calme ou prendre carte et boussole pour rejoindre la route la plus proche et se débrouiller : stop ou transports en commun.

Mais le temps était si déchainé que même ouvrir le topo-guide devenait un défi. Le tenir ouvert, un fantasme. Et puis très vite, Cécile, qui était peut-être moins mystique que Sandrine mais savait lire une carte, se rendit compte qu’elles avaient quitté le GR et se retrouvaient au milieu de milliers de troncs d’arbres identiques, avec une visibilité de quelques mètres.

La petite catin nommée panique se montrait de plus en plus séduisante à suivre. Elles firent des allers-retours, martelèrent des troncs, eurent des mots de rage, furent tentées de s’affaler pour pleurer un bon coup et y cédèrent même un peu, le temps, déjà, d’une prière.

Et pendant ce temps, l’après-midi vieillissait vite. La neige tombait. Le froid se durcissait.

Mais les deux jeunes guides, en cela elles n’avaient pas été présomptueuses, avaient une solide expérience de la randonnée et surtout les ressources de deux filles sportives de 20 ans à lancer dans la bagarre. Cécile entraîna son amie dans la seule chose censée à faire : descendre la pente, trouver le ruisseau ou la rivière qui coulait en bas et au fil de l’eau, rejoindre une route, n’importe laquelle.

Elles se dépêtrèrent, plus d’une heure durant, avec les congères épaisses qui masquaient rochers glissants, racines tortueuses, tas de branches pointues et coupantes. Miracle ou chance, elles manquèrent de peu, plusieurs fois, de se rompre un os ou de s’ouvrir une plaie mal placée. Un peu d’aide du ciel aurait été la bienvenue pour deux catholiques ferventes de 20 ans. Déjà qu’il n’y en avait plus tellement… des catholiques fervents. Mais apparemment ni ces pensées impies de Cécile ni les prières de Sandrine n’émurent quiconque et la tempête de neige continua, furibonde.

Et déjà, la lumière déclinante annonçait le crépuscule et les températures faisaient écho, rejoignant les dix degrés sous zéro.

Enfin, après une nouvelle demi-heure à tâtonner dans le blizzard, elles atteignirent enfin un replat qui semblait être un chemin forestier. Il leur semblait aussi que le vent se calmait. La neige elle, tombait plus serrée que jamais.

Dans la lumière chiche et grise que le jour à sa fin daignait encore laisser filtrer, Sandrine et Cécile eurent enfin le loisir de relever la tête et d’observer où elles étaient. Et ce qu’elles voyaient ne relevait pas de ce qu’on pouvait appelé des bonnes nouvelles. Elles se tenaient sur un chemin, soit, mais un chemin qui filait sur un plateau, pas au long d’un ruisseau. Rien, aucun souvenir, aucun cheminement logique ne leur permettait de comprendre comment, en suivant une pente vers le bas, elles avaient pu se retrouver au sommet d’un plateau.

Et ça filait sans fin avec dans toutes les directions des arbres et des arbres, et rien d’autre : ni lumières, ni sons, ni humains, rien. La couche de neige, pure et intacte aussi loin qu’elles pouvaient encore voir, laissant à peine deviner les plus grosses aspérités du terrain, leur arrivait quasiment aux genoux.

Panique la catin laissait doucement place à angoisse, la grosse pute salace. Sûre que désespoir, la Sainte protectrice des âmes endolories allait bientôt poindre son sale nez, Cécile se concentra sur elle-même, sur ses espérances les plus secrètes pour tenter de reprendre pied. Elle entendait Sandrine sangloter et marmonner des "c’est ma faute, si je n’avais pas été aussi tête de mule".

La voir pleurer acheva Cécile. Sa tête tournait, chaque muscle de son corps hurlait l’abandon de la partie. La sensation de ses pieds était de plus en plus floutée. Quant à ses mains, malgré les gants, elles devenaient de plus en plus bleues, douloureuses et raides. Pire que tout le reste, une voix de plus en plus autoritaire psalmodiait "assieds-toi, prends juste un peu de repos. Arrêtes de gesticuler. Ce serait si bon de poser ses fesses et attendre." Elle se retourna et vit que la même voix agissait en Sandrine, affalée contre un tronc, la tête entre les genoux, silencieuse maintenant. Peut-être priant encore. Cécile, elle, avait arrêté depuis un moment.

Un court instant, elle se vit en train de lui filer de grands coups de pieds et de l’insulter, cette espèce de dinde si forte et si maligne, quand tout allait bien du moins. Au lieu de ça, elle souleva son amie, la prit dans ses bras et tenta de lui remettre les idées en place.

-Allez Sandrine, la tempête se calme et on a retrouvé un chemin. On va le suivre. On va trouver un bled. On va s’en sortir. On est au 21 siècle, en Belgique, dans un pays surpeuplé et le jour de la Saint-Valentin en plus. Toutes les gargotes de tous les bleds du coin doivent être ouvertes et remplies d’idiots d’amoureux. Courage !

-J’en peux plus. Je ne comprends plus rien… on ne devrait pas se trouver en haut mais en bas, sur une route et je…

-Tais-toi ! pense à nos parents, aux filles qui vont bientôt arriver à Bévercé… enfin je sais pas moi. On va pas attendre ici d’être sous un igloo non ? On n’a pas le choix.

Elle traina Sandrine sur une dizaine de mètres, puis celle-ci se mit à marcher seule.  Lentement. La neige fraiche ne soutenait absolument pas leur poids. Il fallait soulever les genoux jusqu’à hauteur de taille, les laisser s’enfoncer dans la neige qui s’insinuait alors sous le pantalon gelé, dans les chaussettes, se dépatouiller à nouveau, la tête basse , les membres ankylosés, garder son équilibre ou tomber dans la neige. La chute éperdue des flocons se calmait et semblait même en voie de s’arrêter mais il faisait maintenant nuit noire. La température dégringolait, gelant l’intérieur de leurs narines. Le vent, glacé, vicieux, coupant, leur cinglait le visage , emportant à chaque seconde un peu plus de détermination.

Elles allaient bientôt s’écrouler. Le temps défilait, au contraire du chemin, tant leurs gesticulations inutiles dans la grande saloperie du manteau blanc de l’hiver s’apparentait à une reptation d’escargot.

Cécile entendit un grand bruit mou derrière elle. Sandrine venait de s’écrouler, tête la première dans la neige. Cécile releva la sienne, remarquant puis oubliant un détail étrange, pour se retourner et secourir son amie. Elle la prit par les bras, époussetant comme elle le pouvait la poudre blanche qui faisait comme un masque de beauté

(un masque mortuaire)

à Sandrine. Se soutenant mutuellement, elle s’écroulèrent en geignant contre un tronc, épuisées, muettes, inertes.

Plus désespérées qu'un cul-de-jatte dans un concours de pieds au cul.

Appelez ça l’instinct de survie, le hasard où la main de Dieu. Au bout d’un moment, Cécile eut une drôle de sensation, comme si son propre esprit, quelque part du fond de sa fatigue, essayait de lui foutre des pieds au derrière pour qu’elle réagisse. Cette chose qu’elle avait entre aperçue quand Sandrine s’était affalée…

Cécile se leva avec peine, remarquant seulement qu’il ne neigeait plus. En levant les yeux, on apercevait même quelques étoiles impassibles entre les hautes silhouettes des épicéas, et de gros nuages de traine qui masquaient par intermittence une demi-lune roussâtre. Elle avança un peu sur le chemin. Avec la lune et la clarté de la neige, on voyait bien les troncs de sapins qui se serraient encore sur quelques centaines de mètres puis s’espaçaient pour donner dans une clairière, située peut-être à un km de là, en contrebas de la crête. Et dans la clairière, Cécile apercevait des lumières : celles d’une ferme ou d’une bâtisse isolée, mais des lumières. Du secours.

Les larmes montèrent comme son souffle s’accélérait. Elle faillit se mettre à courir vers les lumières. Juste à temps pour ne pas avoir trop honte, elle se rappela Sandrine et retourna la chercher.

Il lui fallu se battre sur un kilomètre et demi, dans la neige haute, les branches arrachées et le froid polaire qui s’installait (on allait relever cette nuit là des températures de 18 degrés sous zéro et sous abri) pour arriver jusqu’à la source des lumières.

Déjà après quelques mètres, Cécile dut se retenir de ne pas hurler à l’aide. Mais Cécile était fière, peut-être plus que Sandrine. Et elle avait une conscience aigue du ridicule de leur situation et de l’orgueil qui avait habité deux gamines de 20 ans un jour de blizzard.

Mais bien plus, depuis qu’elle avait repris espoir, Cécile vivait chaque seconde avec une euphorie presqu’obscène. Chaque détail la percutait douloureusement. Elle se retrouvait à nouveau étouffée par la beauté inhumaine du paysage nocturne.

Les nuages moutonneux qui défilaient à vive allure devant la lune iridescente passaient d’un noir ourlé de lumière vive à un blanc d’argent fantomatique. Le paysage se teintait de surnaturel. La haute foule de sapins emmitouflés, solennelle et figée, le manteau onctueux qui étincelait au clair de lune, les ombres qui rampaient dessous cette assemblée végétale et l’air glacé qui prenait une consistance cristalline et cassante marquaient ses souvenirs comme du papier argentique. Et à l’arrière plan de ce paysage digne d’un Tim Burton, les bâtiments dans la clairière se rapprochaient.

On les distinguait nettement à présent : une petite chapelle carrée au toit de schiste et au clocher octogonal, flanquant une longue bâtisse qui devait être une ferme, avec ce qui semblait être des étables ou des écuries. De deux cheminées trapues, la bonne fumée d’un âtre (on sentait l'odeur du bois brûlé jusqu'ici) montait vers les étoiles. Cécile en avait déjà les orteils qui picotaient d’aise. Encourageant et soutenant Sandrine, silencieuse, amorphe, Cécile s'emplissait d'une fureur sauvage au fur et à mesure que les bâtiments approchaient sans s’évanouir : ni rêve ni mirage, ils étaient bel et bien là.

Bientôt des sons commencèrent à lui parvenir : des bribes de chants, des voix haut-perchées et un peu éraillées, mais apparemment des chants religieux. Cent-cinquante mètres les séparaient encore de ce que Cécile en était venue à appeler le salut.

La porte de la chapelle s’ouvrit et une vingtaine de silhouettes emmitouflées dans des capes et des gabardines se pressèrent vers la ferme. Un prêtre, vêtu à l’ancienne mode, soutane noire et col blanc, fermait la marche. Cette vision furtive d’êtres humains dans la nuit glacée tira un sanglot sonore à Cécile mais aussi une brève sensation dérangeante. Les silhouettes semblaient étrangement vêtues. Certaines, notamment, portaient des couvre-chefs à la mode du siècle dit des lumières ou même peut-être d’avant, de ces grands chapeaux noirs avec des plumes ou des boucles dorées. De plus, probablement à cause de l’éclat féérique de la lune ou de l’effet du froid sur ses yeux, il sembla à Cécile pendant quelque angoissantes secondes que les silhouettes ne marchaient pas mais flottaient sur la neige et qu’en lieu et place de jambes, il n’y avait à leur base qu’un vague amas de fumeroles.

Cécile, estomaquée, serra fort les paupières sur ses yeux embués. Décidant que son esprit lui jouait un tour et qu’elle crevait de froid, elle héla enfin le groupe d’êtres humains ou de spectres.

De toute façon, avec le froid, d’ici une heure tout au plus, ça n’aurait plus eu aucune importance.

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commentaires

cigalette 09/11/2010 19:25



et bien c'est superbe, une histoire où on s'accroche autant que les hérïnes, merci, merci je met votre lien sur mon blog également et je m'inscris a votre newsletter, pour ne manquer aucun
épisode, ni nouveauté, merci et bonne soirée



le rustre 10/11/2010 17:48



Merci Cigalette. Mais j'espère que la suite ne vous fera pas déchanter... je la prévois très sombre !



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