Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 novembre 2010 4 11 /11 /novembre /2010 09:12

 

Le grand nord

Episode 1

 

Episode 2 

 

La Chapelle : Episode 3

 

Le prêtre s’arrêta sur le perron de la chapelle et releva la tête. Cécile ressenti un bref moment d’angoisse mais le curé leur fit signe de la main. Elle vit alors que si les gens portaient de chaudes capes ou d’épaisses vestes de cuir cirées, c’étaient bien des chapeaux et des bonnets "normaux" qui protégeaient leurs idées du froid. Si on ne voyait pas leurs jambes, c’est parce qu’ils marchaient dans une tranchée tracée dans la neige entre la chapelle et l’autre bâtiment. Tout le groupe s’était arrêté et les observait. Le curé quitta la tranchée pour la neige franche et vint à leur rencontre, accompagné par deux hommes, un jeune de haute stature et un monsieur d’âge plus mûr.

-Mais mes filles qu’est-ce…

-Mon père, coupa Cécile, vous ne pouvez pas savoir… Vous ne pouvez pas… Nous sommes gelées… Perdues dans la tempête… On devrait… Bévercé.. prévenir… Pourrions nous… Un abri. Cécile surprise elle-même de son charabia se tut. Le curé la prit par les épaules.

-Calmez-vous mon enfant, je crois qu’un bon feu vous sera utile. Vous nous raconterez vos aventures à l’intérieur, devant un bon bol de soupe. Trop froid pour rester à papoter dehors.

-Vous avez raison l’abbé reprit le jeune homme, nos nez vont nous chuter dans les souliers !

Enfin soutenues par des gens, des inconnus mais des gens, les deux filles purent rejoindre la chaleur et la lumière. Sandrine s’écroula. Cécile s’affala. Le prêtre agit vite et efficacement, donnant les ordres et les consignes nécessaires. Dix minutes après leur entrée fracassante, les deux randonneuses téméraires étaient vautrées sous d’épaisses couvertures, devant une flambée digne d’une soirée de chasse, un bol fumant de soupe aux potirons entre les mains, soupe apportée par une dame qui devait frôler la cinquantaine et que Cécile crut d’abord habillée à la mode d’un siècle révolu depuis longtemps mais qui en fait portait un grand tablier bleu, une petite replète, aux joues carminées de fils de bonne chère. Elles grelottaient encore, stupidement, aussi automatiquement qu’une huître qui frémit sous un zeste de citron.

Une belle femme blonde d’une quarantaine d’année, dont on devinait le petit de et l’aisance financière, rien qu’aux commissures de ses lèvres, voulait les presser de questions.

Le prêtre l’admonesta.

-Solange ! Laissez ces filles se reprendre. Laissez à la soupe le temps de faire son effet.

-Et puis, Solange, reprit le grand jeune homme : allez donc faire quelques kilomètres dans la neige, vous aurez réponse à toutes vos interrogations.

Quelques personnes s’esclaffèrent et un silence complice flotta quelques secondes.

Cécile observait ces vieux amis qui semblaient se côtoyer depuis une éternité, une bonne vingtaine de personnes de tous âges, de l’adolescence à la retraite bien consommée. Son regard traina plus qu’elle ne l’aurait voulu sur le grand jeune homme. Etrangement, même en y repensant après cette nuit, elle ne parvint jamais à le décrire physiquement. Il semblait beau, bâti comme un de ces sportifs des Universités américaines, au cinéma en tout cas. Paradoxalement elle ne put jamais se rappeler de la couleur de ses cheveux. Seuls ses yeux comptaient. Immenses, de couleur

(lune et argent)

grise…

Yeux-d’argent (quelle bête image pensait Cécile, mais elle s’imposait néanmoins avec une force bovine à son esprit), qui pourtant ne semblait plus faire attention à elles se retrouva tout à coup à leur côté. Sa voix profonde et chaude, plutôt enjôleuse, coupa net les conversations de l’assemblée.

-Je ferais bien les présentations mesdemoiselles, mais je me demande si ce ne serait pas laborieux. La soupe et le feu sont plus à propos non ?

-Ca va mieux maintenant, répondit Cécile alors que Sandrine regardait, béate, son bol, semblant se demander si la brasse était plus appropriée que le crawl pour la traversée.

-Et qu’est-ce qui amène deux jeunes filles au Brigands Fayis par une nuit de Saint Valentin ?

-Leur orgueil. Je crois. Nous voulions rejoindre l’auberge de jeunesse de Bévercé à pied, depuis Eupen. Nous avions une réunion de guides, ce soir. Mais la neige…

-Vous a surpris… Un peu orgueilleux en effet pour de bonnes croyantes. Surtout que vous n’êtes pas du tout en direction de Malmédy, mais plutôt dans celle de Spa. Ce n’est pas étonnant vu le blizzard. Cela dit et sans vous commander, ce n’est pas avec une soupe que vous remonterez la pente . Ca ne vous chasse pas la froidure des tripes un bouillon.

Disant cela, il regardait Sandrine qui semblait toujours amorphe même si moins grise qu’à son arrivée. Il faisait chaud, accueillant et surtout de baveuses senteurs de bonne boustifaille roborative chatouillaient les muqueuses de Cécile.

-Surtout celui de onze heures de Christine, marmonna l’homme grisonnant qui avait avancé à leur rencontre dehors, avec le prêtre et Yeux d’argent (arrêtes avec ça ma fille !), un type que les autres appelaient Docteur.

- Qu’on leur serve plutôt une goutte. Docteur, votre petite eau-de-feu des Vosges là !

- Merci, mais la soupe est très bonne et nous ne buvons jamais d’alcool, reprit Cécile.

- Que voilà de vertueuses jeunes filles ! Vous ferez bien une exception si le Docteur vous le prescrit.

-Non, merci ! Ce n’est pas un crime de ne pas picoler, non, intervint rudement une Sandrine soudain revenue à la vie à la simple mention du mot alcool.

Pour elle, c’était plus qu’un principe, c’était une gravure dans le marbre. Et sa réponse sèche avait mit Yeux-d’argent dans ses petits souliers. Il ne souriait plus.

Cécile l’observait. Elle jura qu’il enrageait et qu’il avait du mal à se contenir. Ca ne dura qu’une fraction de seconde puis son sourire de "fouteu d’jins" comme aurait dit sa Grand-Mère tournaisienne revint. Comme Cécile pensait de nouveau à ses yeux, il s’agenouilla près d’elle et dit de but en blanc :

-Je ne désire pas vous obligez mesdemoiselles. Libre arbitre, toujours ! Même si je ne comprends guère cet hygiénisme forcené.

-Je m’excuse d’avoir réagi un peu… sèchement, reprit Sandrine, mais… la fatigue. Et puis, ça m’énerve de devoir justifier mes opinions chaque fois qu’il y a une fête. Je ne bois pas d’alcool, mes parents non plus. Il nous semble qu’il y a quand même assez d’études qui montrent que la consommation d’alcool est nocive et que…

-Oh là, oh là, on va stopper là voulez-vous ? Yeux-d’argent retrouva son sourire de marchand de tapis. Cécile se disait ça mais en même temps… Elle aurait voulu lui en acheter un de tapis. Elle se sentit rougir, comment pouvait-elle… Comme si Yeux d’argent l’avait entendu penser il se tourna vers elle de but en blanc :

-Je suis Mathieu de Lontzen, homme plein de richesses surprenantes et homme de goût, enfin je l’espère. Je fais moi aussi partie de cette chorale mais j’avoue que c’est surtout pour les bonnes bouteilles qu’on vide après les messes ! Et vous êtes…

Cécile resta interdite pendant un moment devant cette présentation loufoque de grande gueule mais aussi ressentant un titillement plutôt déplacé de son point de vue pour ce petit de, espérant que ce petit con prétentieux ne percevait pas son trouble. Mais bien sûr que si qu’il le percevait. Monsieur de Lontzen était un de ces petits péteux qui se délectaient et provoquaient ce genre de trouble chez les jeunes filles. C’est Sandrine, peu amène, qui reprit le flambeau de la conversation, expliquant leur périple, leur désir de rejoindre Bévercé, insistant bien sur l’aspect veillée de prière de la soirée et "épreuve de la foi" de leur randonnée. Elle termina en sortant son portable de son sac à dos posé à sécher face au feu.

Sans aucun doute, Sandrine avait récupéré ses moyens, l’essentiel en tout cas. Pour Sandrine, les choses étaient claires : boire de l’alcool, de la bière et du vin surtout, était réservé aux faibles, sauf que quand elle était suffisamment remontée, elle disait "baraki". Les mêmes barakis qui ne parlaient de la gent féminine qu’en terme de paires et de chattes, dont l’essentiel de l’activité intellectuelle était tournée vers des troupes de 22 débiles courant après un ballon. Les mêmes barakis qui l’appelaient madame Sainte qui s’touche, ou Sœur Frigidaire.

Bien sûr, l’aspect hygiéniste était un paravent plus en accord avec l’évangile que le simple mépris de ses contemporains. Et en dernière extrémité, c’était tout de même mieux que de se retrancher derrière des principes que d’avouer que son père était un alcoolique, abstinent depuis dix ans, mais un alcoolique qui s’était pissé régulièrement dessus, avant de montrer son système à qui y trouvait à redire, et ce pendant des années. Il n’y avait qu’une chose plus répugnante que la picole pour Sandrine, c’était la cigarette. Et là, pas d’explication lumineuse de simplicité à rechercher dans l’enfance, c’était une aversion. Point. Comme les araignées ou les serpents pour d’autres. Et une chose frappa Cécile alors qu’elle ressassait tout cela, personne ne fumait dans cette assemblée de bons vivants. Ce qui était assez incongru, mais heureux, car tempête ou pas, Cécile était sûre que Sandrine aurait pris ses cliques et ses claques et serait partie sans refermer la porte si l’air avait contenu la moindre particule de fumée tabagique. Sandrine était folle parfois .

-Il est temps d’appeler l’auberge de jeunesse pour leur signaler notre présence. Je vous remercie tous pour votre hospitalité mais on ne va pas vous encombrer longtemps. Ils vont probablement envoyer quelqu’un nous chercher. Enfin j’espère.

-Mademoiselle, je ne veux pas vous inquiétez, intervint le docteur, mais ici, les portables… et puis l’accès… Nous sommes comme qui dirait bloqués jusque demain matin au moins.

Sandrine, le regardant come s’il débarquait de Pluton, composa le numéro dans un genre cause toujours tu m’intéresses.

-Les portables ne passent déjà pas bien en temps normal alors avec la tempête… reprit de Lontzen

Sandrine n’obtint même pas de tonalité, pas même un grésillement. Cécile voyait l’expression de son visage qui se renfrognait. Elle même commençait à revoir le bout du nez de Miss panique. Rester ici, avec des inconnus pour lesquels elles commençaient à ressentir un étrange sentiment de sympathie et de méfiance sans pouvoir appeler personne, et ce, pendant combien d’heures encore ? D’abord, il y avait eu cette vision dérangeante de gens surgis d’un passé lointain flottant comme des spectres sur la neige. Puis il y avait cet endroit, en plein milieu des bois, même pas au bout d’un village ou d’un hameau. Enfin, il y avait le fait qu’aucun véhicule n’était visible dehors. Aucun convive ne téléphonait. C’est comme si la tempête les avait enfermés dans une bulle. Une bulle où il n’y avait aucun moyen qu’on les entende. Appeler au secours par exemple.

Une fois de plus Mathieu de Lontzen intervint fort à propos, comme si Cécile avait pensé à voix haute.

(De bonnes croyantes… il nous a décrites comme de bonnes croyantes avant même que nous ayons dit un mot…)

-Et pas de fixe non plus à l’auberge mesdemoiselles. Et comble de malchance, la neige a recommencé à chuter dru. Vous voici coincées avec nous à l’auberge jusqu’à demain. Obligées, je le crains, de partager la pitance d’une bande de mécréants assez stupides pour se ruiner la santé avec de l’alcool, et pire… du vin ! Mais n’oubliez pas non plus que nous sommes une chorale dédiée à Saint Roch et qu’un prêtre est parmi nous. Vous ne devriez donc courir aucun risque.

Mathieu de Lontzen était du genre fortiche quant à ce qui était d’utiliser sa voix. Cécile ne savait pas trop comment il avait fait, ni si c’était son intonation, son visage ou les mots eux-mêmes, mais ses reproches la faisait se sentir à peu près aussi fière qu’une crotte de chien délavée par la pluie. Sandrine elle-même ressemblait tout à coup beaucoup moins à une militante de la ligue anti-alcool de base. Le prêtre, le Docteur et une jeune fille qui ne devait pas avoir plus de seize ans s’étaient approchés et les regardaient toutes les deux d’un air désolé. Sandrine rangea lentement son portable.

-Mais, on va s’inquiéter pour nous…

-J’en suis bien conscient mademoiselle, dit le prêtre mais… je crains fort que les circonstances soient exceptionnelles. La tempête dehors… Vous devriez simplement remercier le Seigneur d’être encore en vie. C’est déjà un petit miracle cette accalmie alors que vous étiez près de la chapelle…

-Et vous remercier d’avoir été là mon père, reprit Cécile, tout en adressant un regard sans appel à sa compagne de route. Je m’excuse si… Nous vous remercions et c’est vraiment avec plaisir que nous partagerons votre compagnie ce soir. Si vous voulez bien de nous du moins.

-On n’a pas tellement le choix mesdemoiselles, à moins de vouloir vous tuer en vous mettant à la porte !

-Mathieu !

-Désolé Monsieur le Curé.

-Ce n’est rien, répondit Cécile, mais vous êtes sûrs ?

-Evidemment, que ces goujats sont sûrs, c’était la petite bonne femme de la soupe. Et puis c’est moi qui ai préparé le repas..

-Et moi…, intervint madame commissure noble.

-Oui, avec madame la Baronne qui a…

-Ajouté le persil aux sauces, reprit Mathieu faisant rire grassement l’assemblée de vingt trublions qui observait la scène, la plupart rassemblés autour d’une énorme, gargantuesque tablée en chêne massif, un truc qui devait dater et qu’il ne devait plus être possible de refaire de nos jours, pensa Cécile, les autres observant la neige qui tombait par les fenêtres ou encore calés à un coin ou un autre de l’âtre.

-Bref, c’est moi qui ai cuisiné et fait les chambres, alors envoyez paître ces vieilles badernes et restez mesdemoiselles… et si vous voulez encore un bol de soupe, c’est maintenant ou jamais parce qu’on va bientôt passer à table pour la suite des hostilités.

-Roseline ! gronda le curé en rigolant. C’est notre "bonne du curé", elle a un sacré caractère, mais elle prépare le civet de biche… vous allez voir ce que vous allez voir. À moins que … vous n’êtes pas végétariennes ?

-En plus de toutes vos autres tares…

-Ca suffit Mathieu ! Alors, vous … vous mangez du gibier ? Sinon, Roseline peut vite vous faire quelques œufs !

-Ne vous inquiétez pas mon père, nous allons dévorer, je pense que vous allez nous jeter dehors ! N’est-ce-pas Sandrine ?

-Evidemment.

-La cause est entendue alors. Nous nous serrerons pour vous laisser une chambre de libre et une place à table ! Roseline, vous voudrez bien accompagner ces demoiselles ?

Et ma foi, Roseline voulut bien. La ferme n’était plus une ferme depuis longtemps, si elle l’avait jamais été d’ailleurs, Roseline n’en savait rien. Depuis le 16ème siècle au moins, c’était pour tous les gens de la région l’auberge des Brigands Fayis. Elle flanquait une antique chapelle dédiée à Saint Roch qui voyait défiler nombre de pèlerins. Il fallait bien les loger. Quant au nom du lieu dit, il venait du fait qu’au Moyen Âge ou encore avant, les six hêtres qui s’élevaient à l’antique carrefour de voies romaines qui passaient ici, servaient de lieu de justice et de gibet, la justice en ces temps là étant légèrement plus expéditive que les atermoiements actuels. Cécile sourit. Roseline, bien qu’elle semblât être une fille de ferme un peu rude, avait dit "atermoiement" et pas foutoir, gros bordel ou tout autre terme qui aurait convenu aux errements judiciaires contemporains. Et Cécile aimait ce trait chez ces gens. Ils utilisaient un langage que le plupart de leurs contemporains ne maitrisaient plus. Et une des raisons pour lesquelles Cécile fréquentait Dieu et sa jeunesse militante tenait justement au fait qu’on y rencontrait plus qu’ailleurs des jeunes à l’âme un peu élevée qui se trouvaient capables de parler d’autre chose que du dernier tube de Shakira en la trouvant qui "trop bonne" qui "trop de la balle". Même si, chaque fois que ce genre de pensée arrivait jusqu’à sa conscience, Cécile se disait aussi qu’elle n’était décidément qu’une minuscule bourgeoise, élitiste et un peu péteuse sur les bords, voire au milieu. Mais peu importe, tandis qu’elle aidait Roseline à faire les lits et que Sandrine enfilait en silence des vêtements propres, Cécile se sentait pleine de joie si pas de grâce. Elle se réjouissait de passer la soirée avec ces gens et de partager leur repas. La chambre sentait le feu de bois, l’ancienneté mais aussi les draps propres et douillets. Comme Roseline faisait silence, Cécile l’interrogea, tout en changeant de vêtements à son tour. Elle sentait le regard de la bonne qui jaugeait son corps. Pour ne pas avoir le loisir de trouver ça plus dérangeant ou bien pour ne pas trouver ça flatteur, elle interrogea la femme.

-Ce serait indiscret de vous demander ce que vous faites tous ici ?

-Oh ! c’est une très longue histoire. Nous venons tous de différentes paroisses des environs. Moi, je suis de Solwaster. Monsieur le curé, de Sart-Lez-Spa. Tous nous avons fait partie de chorales dans nos paroisses respectives et nous étions tous très impliqués dans leurs vies à ces paroisses. Mais disons que… comment vous dire… Nous ne nous sommes pas fâchés avec Dieu si vous voulez, mais plutôt avec la manière dont on le vénère... mal. Bref, comme aucun de nous ne nous sentions à l’aise dans nos communautés, Monsieur le curé, qui connaissait quelques-uns d’entre nous, a décidé de fonder une chorale. Le bouche à oreille nous a ensuite tous rassemblés. Et tout naturellement, grâce aux conseils de Monsieur le Curé mais surtout grâce à Mathieu, dont la famille possède encore le terrain et l’auberge, nous avons atterri ici. C’est un lieu si ancien, si vous saviez… Un lieu qui avait besoin de nous comme nous avions besoin de lui, je crois. La chapelle commençait à tomber en ruines. L’auberge n’était plus fréquentée que par des écureuils. Nous avons tout rebâti de nos mains, vous savez. Mais ça en valait la peine. Nous nous réunissons ici pour célébrer le culte, chanter, parler, nous recueillir mais surtout pour fêter la vie qui est si belle. On vient ici à pied, en partant de Solwaster. On chante et on dit une messe et puis on prend un bon repas.

-Excusez-moi, intervint Sandrine, mais que vouliez-vous dire par "on était fâché avec la manière dont on vénérait Dieu" ?

-Bien, sauf, votre respect mademoiselle, vous devez bien le savoir non ? Je parle de la manière dont VOUS voyez la religion également, toutes les deux.

Les deux filles accusèrent le coup et la douce torpeur qui envahissait Cécile s’évanouit d’un coup. Ce fut un court mais étrange sentiment, comme si on l’avait giflée.

-Que… où est le problème, balbutia une Sandrine que Cécile n’avait pas vu autant dans ses petits souliers depuis longtemps.

-Le problème c’est de voir le mal où il est et pas ailleurs. Il n’est ni dans l’amour, ni dans la joie, ni dans les rires, ni dans la beauté.

-Et alors ? Je suis d’accord avec ça ! dit Sandrine.

Roseline, dans la lueur vacillante de l’unique bougie qui éclairait la pièce se tint immobile, les clouant du regard quelques secondes qui parurent une semaine aux deux filles qui se demandaient quand elles avaient pour la dernière fois rencontrer une petite bonne femme aussi décidée. Mais rien ne pouvait les préparer à ce que leur dit à ce moment la "bonne du curé", surtout Cécile qui eut l’impression qu’on lui ouvrait le crâne pour lire à l’intérieur.

-Et alors jeunes filles ? Vivre de certitudes définitives n’est pas suivre les voies divines. Se gausser de la gouaille un peu crasse de ses camarades de classe pour leur préférer de jeunes bourgeoises pleines de foi et de préjugés non plus. Et si vous croyez que c’est en buvant de l’eau bénite pour des principes raides comme un col amidonné, en méprisant ceux qui "chutent" que vous conserverez la pureté de votre âme… alors vous ne savez pas ce qu’est une âme. Comme dirait Mathieu, qui a une âme magnifique pour qui ne s’arrête pas à ses beaux yeux gris, "il y a plus de divin dans un baraki qui rit que dans un bigot qui serre les fesses".

Voyant les deux filles virer au gris, Roseline passa du mode justice divine au mode petite replète amatrice de cassoulet en une déconcertante fraction de seconde. Eclatant aux éclats elle sortit de la pièce puis repassa la tête par l’embrasure.

-Allez, les filles, fi de théologie de soubrette, ne faites pas cette tête, vous êtes belles, intelligentes jeunes… vous avez la vie pour rire, mais juste une soirée pour découvrir mon civet de biche. Finissez de vous habiller et rejoignez-nous. C’est la saint Valentin que Diable ! Fêtons l’amour !

Partager cet article

Repost 0

commentaires

cigalette 15/11/2010 09:53



ah, superbe ce chapitre aussi, j'adore, je m'en vais donc lire la suite , merci



Présentation

  • : Le blog de lerustre.over-blog.com
  • : Le Rustre est un peu dingue. Il a un avis sur tout bien sûr. Et quel avis ! Il a des mentors bien sûr. Et quels mentors ! Pompon, Rémy Bricka, Roger Tout court, Rika Zaraï, les chevaliers playmobils... C'est dire si l'avis du Rustre est pertinent !
  • Contact

Recherche