Mercredi 19 mai 3 19 /05 /Mai 18:00

 

Le mois de mai s’en va et le ciel reste vide. Oh, pas comme Alain Souchon l’entend, non. Enfin quoi que… Pas partout certainement non plus.  

 

L’écologie, la biodiversité, les catastrophes écologiques, le réchauffement climatique, le bilan carbone, l’empreinte écologique… en voilà des beaux concepts qui commencent à bassiner le contemporain tant on les sert à toutes les sauces, y compris, surtout peut-être, quand il s’agit de faire vendre (des bagnoles soi-disant propres par exemple), pour satisfaire à un des Dieux les plus courus de notre belle humanité, le fric.  

 

Mais de quoi il parle le monsieur ? Des papillons, des abeilles, des divers insectes butineurs de nos campagnes, simplement.  

 

paon du jour

Paon-du-jour sur Cardère. Non, ce n'est pas un chardon chère voisine, non je ne dois pas le couper parce que sinon... 

 

 

Bon l’érosion de la biodiversité, je comprends que cela reste abstrait pour le fan de foot moyen ou l’électeur de droite ordinaire ou pour l’aficionado de la « ferme célébrité en Afrique » quand on parle de l’ours sur sa banquise, des trucs farfelus qui vivent dans la jungle amazonienne et à la limite des trucs rampant de Floride.

 

Mais quand on observe et qu’on attend chaque année le retour des insectes butineurs sur ses fleurs dans son petit coin de Hesbaye, on y est confronté de plein fouet à l’érosion de la biodiversité, en pleine gueule, juste à sa porte. Je vous parle là de bestioles qu’on attrapait ou qu’on observait avec fascination quand on était gosse. Des bestioles qui nous permettent d’avoir des poires pour la soif, des cerises quand leur temps revient, des fraises pour ravir la petite Charlotte. Des bestioles qu’on ne regrdait plus vraiment mais qui faisaient partie de notre quotidien. Abeilles et papillons, merde, feuilletez des livres d’enfants, soyez simplement honnêtes avec vous-même, ils font partie de notre imaginaire collectif, de notre patrimoine, de notre histoire, de notre culture.

 

Petite tortue

Petite tortue, toujours sur Cardère.

 

Normalement, ça doit plus parler que le sort du panda si lointain ou du caïman des Everglades somme toute assez moche à nos consciences étriquées, égoïstes, ethnocentriques, absolument pas capables de se projeter au-delà de l’horizon bien court de notre bled, de notre tribu, de notre gent, nos consciences tellement, trop, banalement humaines. Ou alors capables de s’émouvoir pour le lointain et le différent pour un moment, le temps d’un show télévisuel ou d’un journal télévisé, mais pas dans ses tripes, pas durablement. Le jour où des avions ont dézingué deux tours en Amérique, on était tous un peu américains et il y a eu une minute nationale de silence dans nos parlements et nos trams. Quand Port-au-Prince a été rayé de la carte, l’émotion a été très forte. Mais pas de silence dans les trams et aucun premier ministre n’a déclaré, aujourd’hui nous sommes tous un peu haïtiens…

 

Bon trêves de digression, revenons à l’effet de nos papillons. D’après les chiffres du groupe Lycaena (voir ce site), sur les 114 espèces autochtones du sol Wallon, 20 ont déjà disparu. 60 % de ce qui reste est menacé à des degrés divers. Personnellement, je constate ce déclin depuis des années dans mon coin de Hesbaye, même sur des espèces réputées communes, non menacées : machaon, paon du jour, petite tortue… Leur apparition dans le jardin est de plus en plus tardive, le nombre observé diminue chaque année. Je ne parle même pas des citrons, ces petites piérides jaunes, si communes dans mon enfance et dont je n’ai plus observé un seul individu depuis trois ou quatre ans.

  belle-Dame sur Budleia

Une Belle-Dame butinant un Budleïa, mais il y a tellement de plantes plus intéressantes que cet "arbre à papillons" plutôt invasif.

 

Ne parlons pas des abeilles… domestiques ou solitaires… le problème est suffisamment médiatique. Cette année, j’ai déjà pris contact avec 5 apiculteurs de ma région ou du Condroz voisin. Partout c’est le même abattement : mortalité importante (50 % parfois) des colonies cet hiver, reprise lente des activités, plus de miel à vendre…

 

Quant aux abeilles et guêpes solitaires, alors que depuis deux ou trois ans, leur nombre était tellement important dans mes vieux murs ou dans mon tas de terre attendant son évacuation suite à des terrassements, que certains soirs, on entendait le bourdonnement de leurs aller-retours au nid à plusieurs mètres. Cette année, il y a encore du monde mais plus de bourdonnement intense. La perte de biodiversité ce n’est pas seulement un danger nébuleux et mal perçu, c’est surtout un silence assourdissant de nos campagnes.

 

 

Bourdon sur cirse 1

 Bourdon sur Cirse.

 

Ce printemps, certes tardif, je n’ai encore observé dans mon jardin qu’un robert-le-diable. Rien d’autre… allez, deux ou trois piérides, c’est tout. Alors certes derechef, la saison n’est pas encore très avancée, attendons le mois de juin. Certes, l’hiver a été rude et certes, il ne s’agit que de mes observations personnelles dans mon petit coin de campagne. Pourtant,  je ne vous parle pas d’un événement ponctuel mais d’une tendance lourde, inéluctable que je vois, que j’observe depuis plusieurs années.

Vulcain 1Vulcain sur Salicaire.

 

La faute à qui ? Pour les abeilles comme pour les papillons, les boucs-émissaires sont tout trouvés : les vilains agriculteurs-chimistes pollueurs qui font rien qu’à détruire l’environnement et nos santés avec leurs poisons terribles vendus par les méchantes firmes complotistes capitalistes qui nous spolient.

 

Ce serait difficile de le nier : quand on déverse des insecticides, des herbicides et des fongicides sur ses cultures, sur des étendues aussi vastes que celles des champs de Hesbaye, on à beau faire dans le parcimonieux, dans le ciblé, dans le sévèrement contrôlé… il y a des dégâts collatéraux. Mais ce serait si simple de se contenter de cette réponse là…

 

chenille d'un sphinx

 La chenille d'un sphinx, je ne sais pas lequel.

 

Alors les chercheurs qui cherchent avancent d’autres hypothèses, notamment pour les abeilles domestiques : le Varroa, parasite des colonies par exemple. Il y a peut-être aussi des raisons plus subtiles : le fait par exemple, en Belgique du moins, que les processus de reproduction naturels des colonies soient court-circuités : pas d’essaimage, pas de reproduction libre avec le tout venant mais la fécondation des reines par des faux-bourdons choisis dans je ne sais plus quel labo en Flandres. Cela assure la conservation des souches et de leurs caractères (notamment la douceur des ouvrières) mais cela doit aussi occasionner une érosion de la diversité génétique.

 

TircisUn Tircis, petit papillon forestier du groupe des satyres.

 

La succession d’années à climat "hors-normes" a aussi son rôle : printemps froids et plutôt secs, été secs et chauds, automnes tièdes sans gelées, hivers rudes… En 2009, l’automne a été clément, sans gelées jusqu’en décembre. Les champs de moutarde étaient en fleurs. Abeilles et papillons ont butiné tard mais au ralenti dans la saison. Quand le froid est venu, avec assez vite des -15°c la nuit, les animaux ont abordé cette période extrême "fatigués", avec moins de réserves pour y faire face. Cela est susceptible d’entraîner des mortalités. Pour certains papillons qui hibernent sous la forme adulte (petite tortue, paon du Jour…), les hivers doux, les périodes tièdes dès janvier ou février (cas en 2007, 2008 dans une certaine mesure), provoquent une sortie d'hibernation à un moment où il n’y a pas de fleurs à butiner, pas de plantes sur lesquelles pondre. Encore une cause de mortalité.

 

Azuré des nerpruns 1 Azuré des Nerpruns (je crois), sur Salicaire.

 

Il y a bien entendu la banalisation des paysages, l’obsession de "l’ordre et de la propreté" des paysages. On fait la chasse aux méchantes orties, aux chardons, aux zones de friches. On a abattu quantité de haies, on n’entretient plus les arbres têtards, on fauche systématiquement et sauvagement, sans discernement les bords de routes, quand on ne les traite pas carrément au round-up.

 

Or l’ortie est l’hôte de plus de 20 espèces de papillons diurnes et nocturnes. Le papillon a un besoin vital de cette plante pour pondre ses œufs et nourrir ses chenilles. Il en est ainsi de la petite tortue, du paon du jour, de la carte géographique, du robert-le-diable, du vulcain. La Belle-dame pond principalement sur les chardons… Détruire les friches, les massifs d’orties, c’est détruire ces papillons.

 

Et puis il y a… les jardiniers amateurs "classiques" évidemment. Eux et leurs pelouses impeccables, leurs haies de thuyas ou de lauriers cerise, leurs fleurs décoratives (les cultivars à double corolle par exemple) peu mellifères, leur emploi massif et souvent inapproprié d’insecticides, herbicides, anti-mousses, alors que leur gagne-pain n’en dépend pas contrairement aux agriculteurs.

 

Ecaille du séneçon chenille 1Chenille de l'écaille du séneçon.  

 

Alors les conseils pour aider un peu cette "entomofaune" bien utile ? Affligeants de banalité, simples à mettre en œuvre, peu ou pas onéreux. Je les rabâche depuis dix ans dans des animations, formations, conférences. Conférences où je me fais régulièrement engueulé parce que je n’aborde pas le sujet CRUCIAL du jardinage avec la lune… grmbl grmbl… Bisque bisque rage !

 

Planter local (les haies, les fleurs), gérer sa pelouse de façon propre et extensive (moins tondre, tondre en bandes pas en spirale, y laisser le trèfle et les pâquerettes), laisser les coins peu usités du jardin ou cachés (derrière la cabane à outil par exemple) sans entretien, en friche, à l’abandon, ne plus utiliser de pesticides, pour les grandes propriétés tolérer à des endroits stratégiques les orties, les ronces et les chardons (ces derniers ne sont pas tous à couper avant fructification légalement sinon je vous fous les flics au cul).

 

Piéride du navet mâleLa Piéride du navet.

 

Ces mesures ne nécessitent pas un cent, au contraire, elles économiseraient même de l’argent. MAIS elles nécessitent par contre du courage : celui d’aller à l’encontre du facile à penser, de l’habitude, de la "culture" et surtout du regard réprobateur des voisins, dramatiquement offusqués de voir un fainéant pourri d’écolo laisser son jardin à l’abandon. Pouvez-vous imaginer qu’une voisine s’est déjà permis de passer son petit pulvé par-delà la clôture pour occire MES orties ?

 

Alors, on peut aussi acheter des mélanges bien chers, mettre de la lavande partout, du thym, des petits abris à papillons, des nichoirs pour abeilles solitaires. C’est très bien, pas forcément onéreux non plus (il faut veiller à mettre de vraies fleurs sauvages et pas des mélanges importés de Hongrie ou des soi-disant bleuets sauvages alors qu’ils sont doubles…), mais l’important, c’est d’accepter le sauvage, le pas-bien rangé, le bordel, le ça peut plus durer ! Je n’ai pas dit non plus de laisser tout tourner à rien et de ne plus savoir faire un pas dans un jardin devenu jungle. Mais on peut concilier le deux, non ?

 

Phalène sur salicaire Phalène sur Salicaire.

 

J’emmerde le regard dédaigneux des vieux cons suspicieux qui ne jurent que par le tiré au cordeau, les fripés qui arrosent leur caillasse au round-up alors qu’aucun diable vert n’y pointe encore le bout du nez et qui, allant jusqu’à ne même pas soupçonner l’infinie inutilité pour ne pas dire l’incommensurable connerie de leur démarche me toisent de haut moi et mes herbes folles. Le temps de la mansuétude est fini. Moi et mon bordel végétal, nous avons fini de nous la jouer profil bas. La guerre ne fait que commencer, et ça va saigner !

 

Parce que décidément, le combat est avant tout moral, éthique, culturel. On ne doit pas accepter, soutenir, aider toute la grouillance de vie susceptible de s’abriter dans nos jardins (ou sur nos bords de routes, nos friches, nos jachères…) parce qu’elle est utile à l’équilibre écologique ou pour des raisons scientifiques quelconques mais simplement parce que cette multitude a droit au chapitre et à sa place au soleil. Et de façon plus anthropocentrique, on doit protéger cette biodiversité pour NOTRE équilibre à nous.

 

Parce que quand le ciel et les prairies se seront tus définitivement, il nous manquera une part de nous-mêmes et mis à part les inconditionnels de TF1, quelques traders rapaces et probablement quelques amoureux transis du béton, je suis sûr que notre vie, notre bien-être s’en trouveront amoindris. Sans abeilles, sans papillons, nous serons un peu moins humains, voilà tout.

 

Vue de l’esprit ? Romantisme à deux balles ? Mièvrerie ? Peut-être. Mais à ceux qui pensent cela, venez donc croiser le regard de mon fils de 5 ans qui ne voit plus de papillons, celui de ma fille de quelques mois qui n’en verra peut-être pas beaucoup dans sa vie…

Par le rustre - Publié dans : Le jardin au naturel - Communauté : jardinage écologique
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