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21 janvier 2011 5 21 /01 /janvier /2011 15:28

Billet sauvage et méchant.

Sûr qu’avec un titre comme ça, ça va racoler. Allez viendez me voir, tout est au rabais aujourd’hui même le titre. Tout doit partir. De toute façon on fait mieux et moins cher ailleurs. Mais si vous laissez des sous, j’enlève le bas !

Sur le net ces derniers temps, des blogueurs vignerons râlent sérieux, ou déclarent arrêter leurs activité.

Qwâ ?

Viticulteur serait un métier difficile ? Y en a qui la trouverait saumâtre ? Alors qu’ils travaillent au grand air ?

Allons donc, il suffit de se fier à la sagesse populaire pour comprendre que ces damnés de la terre à betterave ou à raisin, c’est de la racaille. Jugez-en mon expérience.

 

Citations éparses :

"Les fermiers, c’est des tchernobyls en puissance. Ces mecs là foutent nos nakkes aquifères en l’air, Monsieur, avec leurs foutus pesticides. "

Un mien voisin, en juillet dernier, canicule, affublé en tout et pour tout d’un maillot tendance string et d’un pulvérisateur plein de round-up. Comme mon voisin le dit aussi, dans son infinie sagacité,  "les graviers, mieux vaut les traiter préventivement vois-tu, on met moins de produit. Moi en plus je mets deux fois la dose, c’est plus efficace."

Mais encore :

"Faut voir comment ils passent leurs vignes au napalm les salauds de vignerons".

Sagesse populaire des forums viniques.

ou :

"Quand tu vois tous ces bios poil dans la main qui laissent leurs vignes à l'abandon, avec des herbes et tout. C'est dégueulasse tout de même."

Deux vieux schnoques avec des accents parisiens et des vêtements de randonnéeuh tous neufs de chez Décatheulon. Lors d'un pique-nique dans des vignes alsaciennes.

Le meilleur :

"Le pire, c’est les vignerons. Ils pleurent toujours, mais quand tu vois leurs baraques et leurs hectares, ne me dit pas qu’ils ne croulent pas sous le fric. Surtout avec le prix de leurs bouteilles ! Non mais tu as vu l’autre là, avec son Sylvaner à 6 euros… Il se prend pour qui ? la romanée contée ? Hé au super U, t’en as pour 2 euros…"

Un client alsacien à son boucher, l’été passé.

 

Bon, après une dizaine d’années à avoir travaillé coincé entre le monde agricole et… monsieur tout le monde, je pourrais vous en citer des centaines d’anecdotes. Je ne sais toujours pas si je dois en rire ou en pleurer.

Mais ce qui est sûr, c’est que dans nos campagnes, les paysans, dont les vignerons ne sont finalement qu’une variété, ne sont guère traités à leur juste valeur. Des galeux, des bouseux, des profiteurs, des pollueurs.

Le paysan a perdu son rôle nourricier dans l’imaginaire collectif. C’est le supermarché qui nourrit. Le paysan lui, pollue, salope les routes, ralentit la circulation en Massey-Fergusson, vit sur le dos de la société accroché comme une sangsue à ses subsides, empuantit le voisinage avec ses vilaines bêtes à corne qui ont le mauvais goût ultime de chier sur l’herbe qu’elles mangent, mon Dieu ma pauvre Solange, là ça me démange.

La subtile chaîne alimentaire, certes pleine d’embûches, d’intermédiaires rapaces et d’administrations procédurières, qui relie le producteur au mangeur-buveur, a du mal à être perçue par un consommateur lambda (quel abruti, celui-là, chaque fois qu’on parle d’un type qui agit comme un veau, c’est lui, Lambda) pour qui le jambon, ça s’achète en barquette, le lait c’est mieux avec des vitamines et des oligo-éléments ajoutés, et qui compte consciencieusement ses 5 portions quotidiennes de fibres et vitamines d’origine végétale. Et qui dépense en moyenne moins de trois euros pour une bouteille de vin.

Il faut dire que c’était quand même plus simple avant quand tu allais chercher tes œufs à la ferme, en croisant les poules du trou du cul desquelles les dits œufs sortaient à la douzaine. La belle époque…

L’agriculteur, ce mec pas très intelligent sur son gros tracteur poussif, toujours plein de caca. L’image est tenace.

Sauf que… Déjà pour conduire un tracteur moderne, faut suivre un stage à la NASA. Ensuite, l’agriculteur, entre les taux d’humidité à respecter dans le grain pour aller chez le négociant, le suivi des cours des différentes spéculations, la gestion des aides et subsides, les normes en matière d’intrants, les factures, la sécurité de la chaîne alimentaire, les déclarations diverses, les nouvelles normes sans cesse remises en cause par des normes plus neuves encore… l’agriculteur doit se taper le boulot de gestion et d’administration de n’importe quel patron de PME… en plus de son métier premier, agriculteur. Comme les cours sont volatils et le climat aussi, on lui dit de se diversifier. Alors il se diversifie. Mais chaque culture a ses exigences de terre, de durée, de récolte, son matériel de récolte, de stockage propre. Alors, il faut apprendre, se regrouper, louer, faire appel à des entrepreneurs agricoles… Et gérer tout ça en tenant compte de la pluie et du beau temps.

Heureusement, les journées comptent 24 heures, et en ne prenant pas trop de temps pour les repas et même en dormant 7 heures, the luxe, dans les périodes calmes, on peut espérer travailler entre 12 et 15 heures par jour. Ouf…

L'autre problème est que Monsieur Lambda, il lui faut des sous pour son nouvel écran plat, son tout nouvel IPad, son Iphone et bien sûr, les Vacances de Pâques sur la côte du Yucatan. Alors, tu penses si c’est inacceptable si le prix du lait et de la viande y augmentent ! Je m’esscuse, mais merde !

Et donc, si on prend les intermédiaires entre producteurs et consommateurs qui doivent bien gagner leurs vie et veulent gagner bien leur vie et le consommateur qui trouvera moins cher venant d’ailleurs s'il n'est pas content, le seul qui l’a dans l’os et doit accepter de travailler avec une marge parfois à peine positive (heureusement qu’il y a les aides européennes)… Ben c’est le producteur.

Alors, il y en a qui décident de se passer des intermédiaires et de vendre leur produit directement à Monsieur Lambda (mais quel con celui-là). Beaucoup de vignerons font partie de cette race là. Mais il y a aussi des fruiticulteurs, des éleveurs, des cultivateurs…

Produire, transformer et vendre à la ferme. Rétablir dans les villages une relation directe entre le producteur et le consommateur. Ajouter de la qualité, de l’équité, du goût dans le produit. Créer ainsi un emploi non délocalisable car lié au terroir, rendre au paysan comme à son client la fierté d’appartenir à une communauté, à un lieu. Créer un lien entre les gens, avec le sol, avec les paysages. Paysages dont nos agriculteurs sont les gestionnaires principaux. Souvent pour le pire, mais à qui la faute réelle ? Souvent aussi pour le meilleur quand il s’agit d’une agriculture restée familiale.

Voilà à mon sens un des défis les plus nobles du 21ème siècle. Mais bon, on n’est pas couché. Parce que l’agriculteur, le viticulteur qui prend son destin en main et décide d’aller avec sa création vers le public, tout seul, tout nu, il est pas rendu. Lisez donc le blog d’Hervé Bizeul, c’est un bon résumé. Tellement proche de ce que moi j’entends tous les jours chez des fermiers qui font de la glace, du fromage, qui tiennent des boucheries à la ferme, etc…

Alors évidemment, je ne dis pas non plus qu’il faut supprimer les contrôles, l’administration, la sécurité alimentaire. Ni que les agriculteurs sont tous des Saints avec auréole sur la tête. Non.

Mais quand même. Il y a là des perles d’humour noir.

Quand on pense que suite à la crise du lait, la Région Wallonne et le Fonds FEADER de la communauté européenne subsidient de plus en plus des projets visant à soutenir l’installation de fromageries à la ferme, on ne peut qu’applaudir.

Le problème c’est que pendant ce temps, l’agence fédérale belge pour la sécurité de la chaîne alimentaire (la sinistre AFSCA) brandit le spectre ou en tout cas fait allusion (et avec ces gens là, ça revient à peu près au même) d’une fin du lait cru en Belgique à cause des dangers de transmission de la fièvre Q aux humains. Bon, les risques sont vraiment vraiment faibles. Mais argument massue de l’AFSCA : le jour où un enfant mourra, ce ne sera pas de notre faute.

Alors faire du fromage à la ferme, c’est déjà un défi mais si en plus, il faut pasteuriser le lait…

Quand on pense que l’AFSCA justement continue à avoir auprès des producteurs une réputation qui confine à la terreur superstitieuse... Faut comprendre aussi. Cas vécu. Un éleveur a des nids d’hirondelles occupés dans son étable.

L’inspecteur : va falloir arracher tout ça. Contamination. Hygiène. Grippe aviaire.

Le fermier : Mais je croyais que les oiseaux étaient protégés, qu’on ne pouvait détruire ni leurs couvées ni leurs nids (note du rustre : ce qui est bien le cas)

L’inspecteur : veux pas le savoir.

Le fermier : oui mais les hirondelles, elles mangent les mouches et les bêtes sont plus tranquilles.

L’inspecteur : il existe des insecticides agréés pour ces cas là.

Bon c’est un exemple, mais ça dit bien à quoi peuvent être confrontés les producteurs.

Mais tout ça n’est rien bien entendu. Le pire, ce qui achève, ce qui fait songer certains à trouver ne corde solide et une poutre dans une grange, ce sont les casquettes…

Celles d’agriculteur, de comptable, de gestionnaire, de vendeur, de publicitaire, de communicateur, de transformateur, de spécialiste de la traçabilité, de l’hygiène, d’aménagement des ateliers, d’homme de loi… que doit revêtir, toutes en même temps, l’agriculteur qui se lance dans ce type de démarche.

Là-dessus vous ajoutez les casquettes de mari, de papa, et ça commence à faire lourd, toutes ces casquettes sur une seule tête. Et tout ça pour vous rendre compte au final que la clientèle est volage, difficile, radine. Que si vous voulez vous agrandir, vous alléger le travail, il faut du personnel et que là, ça devient la folie, inspection du travail, lois sociales, coût exorbitant…

Le problème aujourd’hui, c’est que l’agriculture familiale, de qualité, de proximité, c’est devenu un métier impossible pour un seul homme, une seule tête.

Le problème aujourd’hui, c’est que malgré des soubresauts de la part d’un certain public et des pouvoirs publics dans une certaine mesure, il y a une nette tendance qui se dessine. Une tendance à la rationalisation, à l’hygiénisme, au lissage, au gommage. A la dichotomisation entre d’une part le produit de qualité et de terroir réservé aux nantis et d’autre part le produit bon marché de masse.

Bien sûr, cette dichotomisation est loin d’être complète. Bien sûr dans certains secteurs comme le vin, il n’y a jamais eu autant de diversité et de qualité dans le vignoble.

Bien sûr, on revient de loin. Il y a aussi le réveil de toute une génération d’agriculteurs qui veulent renouer avec le public, la terre, quitter la course aux surfaces, au rendement et aux grosses machines de papa.

Bien sûr il y a les nouveaux médias comme internet qui permettent plus de visibilité, plus d’échanges d’adresse… mais dont le foisonnement a de plus en plus tendance à noyer l’information.

Quel équilibre va surgir de tout ça ?

Je suis bien incapable de répondre…

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Published by le rustre - dans Chroniques rustiques
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