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26 septembre 2011 1 26 /09 /septembre /2011 13:09

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C’était un petit val de verdure où chantait un ru d’argent. Il s’ébrouait en glissant sur de gros blocs de quartzite faisant le dos rond au long travail de sape de l’eau.

Etendu sous les nues, la douceur du polytric épais lui caressant la nuque, Georges regardait les grands pins ployer sous la brise. Il écoutait leur plainte apaisante, le souffle tempétueux qui lui rappelait son enfance, les harmoniques de la bise prise dans les pins, son à nul autre pareil qui extirpe de la chair les douleurs les plus terribles.

La douleur lancinante le quittait enfin et ne demeurait que le rire enfantin de sa femme, sautant de rocher en souche, s’éloignant de lui. Georges souriait tant il était bien, tant le sifflement des pouillots et la plainte tiède des pins l’apaisaient. Georges enfin, lui d’ordinaire si stressé, fâché avec la vie et avec le repos, goutait au plaisir de s’arrêter et d’observer. Il sentait la mousse caressante et humide. Il entendait les oiseaux, il sentait le jeu du soleil et des ombres sur sa peau. Le soir tombait, enrobant doucement toute chose d’obscurité.

Parfois la douleur revenait, irradiante et insupportable. Parfois, Georges sentait encore un peu de la chaleur de son sang qui s’échappait de ses plaies. Parfois, la conscience de ses membres disloqués lui revenait. Mais jamais trop longtemps parce que ce val moussant de rayons obscurs était félicité.

Les grands rochers de quartzite qui dominaient le vallon ne cessaient de prendre des formes étranges et rigolotes. Le rire de sa femme s’était tu. Elle qui l’avait poussé du haut des rochers rigolards. Elle qui lui avait dit de bien profiter du paysage avant de s’éloigner en riant comme une folle. Son frère et sa femme. Jamais il n’aurait imaginé. Son frère qui avait déjà presque tout pour lui, leur père ayant fait tout ce qui était légal à sa mort pour que Georges ait le moins possible et son frère la plus grosse part de la fortune familiale. Il ne restait même plus à Georges sa jolie épouse à présent.

Mais Georges souriait parce que la quiétude et l’obscurité gagnaient maintenant. Et sous la danse au vent des pins, l’oubli.

Il fallut du temps pour que Georges reprenne conscience de lui. Plus encore pour qu’il se rappelle des autres et du vallon moussu. Il y eut l’obscurité, la lumière crue d’une grande salle blanche, les voix, beaucoup de voix, le brouillard et puis maintenant l’obscurité à nouveau.

Une obscurité à peine perturbée par un fin croissant de lune qui émergeait parfois de nuages furieux. Georges remontait en silence l’allée de gravillons qui conduisait à la demeure de son frère.

Georges se souvenait plus ou moins de tout : la surprise, le choc, le rire de sa femme, la douleur atroce mais plus encore, dominant tout le reste, le son des pins ployant au vent. Il n’éprouvait pas de colère, à peine de la rancœur. Georges goutait enfin aux joies des sentiments simples et apaisés, aux idées émergeantes et jamais achevées. Lui qui durant toute sa vie avait été la victime d’un caractère orageux et torturé. Lui qui dans des crises incontrôlables de rage avait battu comme plâtre son vieux père puis sa femme si charmante.

Et maintenant toute cette quiétude. Sa sieste sous les pins lui avait fait du bien. Depuis « l’accident », Georges n’avait plus qu’une conscience lointaine et parsemée d’absences. Juste un vase brisé avec des images éparses dans le cristal. Par exemple, il ne savait pas comment il était revenu ici. Par contre, il savait qu’il allait rentrer dans la maison, qu’il allait s’y installer et vivre avec celle qui fut son épouse et celui qui était encore son frère. Pendant un temps au moins.

Il savait que son frère avait le cœur fragile et sa femme l’esprit au bord du gouffre depuis longtemps. Georges passa sous les caméras de l’énorme grille en fer qui fermait la propriété pour la nuit. Il savait qu’il y avait un système d’alarme mais Georges n’avait que faire des caméras et des systèmes d’alarme.

Il arriva face à la porte d’entrée en chêne massif. Avec son aspect ancien et cossu, elle disait à elle seule la débauche de fric dans laquelle baignait son frère et pas lui. Elle était fermée à clé et sous alarme elle aussi. Mais Georges n’en avait cure, ni des sirènes ni des serrures.

Il entra et décida d’aller voir directement les deux amants qui devaient dormir dans la chambre au-dessus du salon. Pour cela, Georges aurait du emprunter le corridor puis l’interminable escalier puis encore un corridor sans fin. Et Georges était fatigué. Heureusement, Georges se foutait royalement des corridors, des escaliers et des étages comme des murs et des plafonds. Il monta directement. Il les vit. Il eut à ce moment là une bouffée, une seule, de haine sauvage comme au bon vieux temps. Une envie de cogner qui le fit se sentir vivant comme jamais auparavant.

Puis il se ravisa. Sa colère à peine née partait vers l'oubli balayée par le vent dans les arbres. Il ne pouvait pas frapper, ni étouffer, ni poignarder. Même si l’envie l'en avait dévoré. Georges le savait, il était dans un état confinant à la paralysie complète. Peut-être était-ce la mélodie des pins qui l’avait anesthésié ?

Après la sieste sous les pins, il y avait eu la salle blanche et les voix. Puis le brouillard et de nouveau l’obscurité, une obscurité rougeoyante. Et d’autres voix qu’il avait envie d’écouter, des voix aux conseils avisés. Bribes. Eclats de souvenirs. Le vent dans les pins.

Georges ne pouvait pas les frapper et les voir se vider de leur sang dans le lit. Mais il allait rester auprès d’eux, chaque instant du jour et de la nuit. Surtout de la nuit. Et il ferait les choses dont les voix rouges lui avaient parlé. Des bruits. Des coups. Des souffles. Des chuchotements à la fin d’un CD de Dido. Et puis parfois, pas trop souvent parce que ça le consumerait, ils pourraient le voir, fugitif dans un miroir, éclair sur l’écran de la télé.

Faire crever le premier de trouille. Rendre l’autre poufiasse folle de terreur, de chagrin et de remords. Qui sait ? Jusqu’au suicide peut-être ?

Georges ne pouvait pas cogner mais il allait prendre du plaisir. Encore un peu de plaisir en ce bas monde avant de rejoindre les ombres rougeoyantes où ne le bercerait plus jamais la mélodie du vent dans les pins.

 

PS : merci Arthur, merci le vent, merci les pins !

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