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7 novembre 2010 7 07 /11 /novembre /2010 01:40

Cristaux

 

La Chapelle.

Petit conte en 6 épisodes.

 

La neige c’est blanc. Le sang c’est rouge. Le vin aussi.

Cécile revint à elle après des heures d’absence. Du moins, ce fut l’impression qui la submergea quand les craquements étouffés des pas de Sandrine, derrière elle, la tirèrent de sa contemplation béate. Puis, la vapeur épaisse que donnait son souffle court revint dans le champ de sa conscience. Et enfin, l’image des vastes étendues neigeuses qu’elle contemplait en attendant son amie à la traîne, étendues dans lesquelles elle avait fini par disparaitre. Elle avait eu une véritable absence. Debout au bout de la pessière, là où les branches alourdies de neige poudreuse cédaient la place à la Fagne infinie et aveuglante de blancheur, son cerveau avait semblé cesser de fonctionner pendant quelques minutes. En fait, tout au plus quelques secondes. La fatigue sans doute.

-Tu rêves ? lui lança Sandrine qui la rejoignait enfin.

-Je suis crevée. On n’y arrivera jamais. Si on faisait demi-tour ?

-Tu rigoles ? retraverser tout l’Hertogenwald ? On est au sommet. On ne va pratiquement plus grimper maintenant. C’est de la descente, enfin presque, jusqu’à Bévercé. Penses à la douche chaude qui nous attend… demi portion !

-Il reste 17 km Sandrine… et il est 13 heures. Et… tu as vu la couleur du ciel là-bas ?

 

Cécile désignait l’horizon. Devant elles, là où les crêtes étaient barrées de forêts, le ciel était d’un bleu agressif et le soleil, pâle, mais bien présent, donnait des airs de grand nord et de pureté au paysage. Du côté du Pays de Herve et du terril de Retinne, dont on discernait nettement la silhouette au milieu de la blancheur, de lourds nuages obscurs barraient le ciel et semblaient effacer le paysage au fur et à mesure de leur course.

 

-Tu ne veux pas faire demi-tour quand même Cécile ? Pour moi, c’est hors de question. Je te rappelle quand même que nous ne faisons pas ça que pour notre amusement. Pour moi, c’est… c’est… Oh, et puis tu le sais ! C’est une question d’honneur, de défi personnel… de foi, enfin flûte !

-Bien sûr, et moi je ne suis qu’une mécréante paresseuse et sans fierté…

Cécile réprima un soupir. Ses mollets élançaient, ses pieds semblaient gonflés à en éclater. Elle avait faim et la sueur de l’escalade incessante depuis la gare d’Eupen commençait à se refroidir et à la faire baigner dans une désagréable sensation glacée. Elle pensa aux autres filles qui participaient à la retraite et qui elles, arriveraient en bus ou en train, puis elle pensa à ses parents, en train de patauger parmi les morts de Port-au-Prince, à Sandrine… et décida un peu vite que cette dernière avait raison.

Elles avaient déjà fait la balade plusieurs fois. Elles étaient des marcheuses aguerries. Elles avaient 20 ans et puis on était en Belgique, en 2009… Elles pouvaient abandonner et rejoindre le Signal de Botrange ou le Mont Rigi à quelques kilomètres. Elles pourraient alors attendre un bus pour Malmédy en buvant un chocolat chaud. Mais évidemment, ce serait une démarche raisonnable mais pleine de regrets, une gifle à l’appel du sentier. Le virus de la randonnée était impitoyable : les pas accumulés, les sentiers parcourus, les défis relevés, les moulins abattus.

C’était facile de se dire "nous ne renoncerons pas" en été. Un peu plus noble en hiver avec 40 cm de neige au sol.

La randonnée était un virus. Ou une drogue. Pas seulement une source d’endorphines mais aussi, il fallait bien le dire, une compensation pour deux filles qui ne goûtaient pas aux plaisirs habituels des jeunes de leur âge. En tout état de cause, c’était une passion qui remplaçait, avantageusement ou non, l’attirance pour une gent masculine, de toute façon hors de leur portée au vu des options religieuses et éducatives radicales de leurs parents respectifs.

(Et aussi pour une autre raison, hein ma chère Cécile ?)

Cela faisait 5 ans que l’amour des longues marches en forêt les avaient prises toutes les deux. C’était un amour dévorant, peut-être plus que la passion pour le Christ, mais c’eût été pécher que de se l’avouer tout haut.

Cécile regarda encore la noire façade qui se dirigeait vers elles, puis Sandrine, déjà repartie. Elle respira un grand coup et reprit la marche.

L’avance qui avait été horriblement difficile dans les fondrières et les congères de l’Hertogenwald devint plus simple sur les caillebottis de la Fagne Wallonne.

Elles étaient parties de bon matin, un samedi de Saint Valentin, vers 6h30 de la gare d’Eupen. Nuit chez des amies, parents partis ensemble à Haïti avec Caritas, probablement en train de ramasser des tombereaux de victimes du tremblement de terre.

Elles savaient le défi de taille : rallier l’auberge de jeunesse de Bévercé, à côté de Malmédy en une journée, si possible avant 21 heures, quand commencerait la veillée de chants et de prières à l’auberge. Elles rejoignaient des représentantes des mouvements de jeunesse de Belgique, des guides pour la plupart, mais aussi des membres, comme elles, des jeunesses catholiques pour une nuit de rencontres, de prières et de discussion à propos des prochaines JMJ de 2010. Elles semblaient les seules à avoir été assez téméraires pour tenter une randonnée en plein février, en pleine vague de froid pour rejoindre le lieu de réunion. Il faut dire que les deux filles, comme leurs parents d’ailleurs, question de gènes et d’éducation, n’étaient pas seulement croyantes, mais surtout un peu rigides et extrêmes du côté des idées comme du rapport avec leurs contemporains.

Au début, la forêt s’était offerte délicieusement aux deux filles, avec ses airs de conte lapon, avec de hauts candélabres aux branches lourdes d’une neige cristalline et bleutée, avec les rayons du soleil se faufilant dans les frondaisons et faisant briller des perles de glace portées par la brise.

Mais passé le Pont Guerrier, les marques blanc-rouge du GR 573 quittant les routes forestières pour d’étroits sentiers tortueux et pentus, avancer tint de la gageure. Il y avait beaucoup plus de neige que prévu, gelée mais friable, et il faisait froid. Chaque pas, chaque mètre avait été un effort. La bise avait amoncelé de la neige sur certains troncs, masquant les balises du sentier et compliquant encore la progression des filles. Crevant de chaud puis de froid, avant de suer à nouveau, trop chargées, devant se dépêtrer de fondrières boueuses masquées par la neige ou éviter des racines invisibles mais piégeuses, leur moral avait vite dégringolé. Si la beauté quasi suffocante du paysage avait bien été à hauteur des espérances portées par leur défi, la dure réalité des hautes Fagnes

(Le Plat Pays ? Une carabistouille de Jacques Brel !)

les avaient bien durement ramenées à la certitude qu’on était bien peu de chose en ce bas monde.

Et pourtant, elle crevait de beauté cette forêt d’Hertogenwald avec ses épicéas pluri-centenaires qui rejoignaient le ciel de leurs branches sombres, ourlées de mousseline blanche. Et ces bleus, ces ors, ces argentés que le soleil faisait danser sur la poudreuse, le son étouffé des animaux qui furetaient à la recherche de nourriture et des branches qui laissaient tomber des paquets duveteux… L’Hertogenwald, plus encore qu’en été, devenait un repaire de trolls et d’Elfes fabuleux. A moins que tous ces farfouillis feutrés dans l’épaisseur vert sombre des sylves soient le fait des Trinnen Mannen, les lutins de l’Eiffel. Le froid rendait l’air immobile et les sons clairs et secs. Cependant, au fur et à mesure de la matinée, le seul spectacle auquel elles portèrent bientôt attention , fut celui de leurs pieds qui tricotaient difficilement dans les bois.

Le paysage fagnard qu’elles traversaient maintenant, à l’opposé, n’était que lumière et blancheur pure. Un paysage vide, sans fin, où il fallait être attentives à chaque instant à ne pas laisser son âme s’envoler .

Elle ne se laisserait plus jamais enfermer, trop contente de courir la Fagne, de se faufiler entre les buissons d’airelles ou de myrtilles cristallisés et les chétifs bouleaux emmitouflés dans la neige.

Un paysage immaculé où les deux filles avançaient en silence : Cécile parce qu’elle n’en pouvait plus et Sandrine parce que cette grandeur sauvage nourrissait sa tendance à la rêverie, à la contemplation voire au mysticisme. Une tendance que ses parents, fervents croyants et pratiquants, encourageaient et bénissaient : chorale du village, guides, Journées Mondiales de la Jeunesse, leur fille serait une sainte ou ne serait rien. Une tendance que la plupart des connaissances de la jeune fille, et plus particulièrement ses camarades de classe trouvaient au mieux étrange, au pire carrément risible. Avec Cécile, Sandrine avait trouvé son alter ego, même si Cécile se voyait plus pragmatique et critique.

Par goût, caractère autant qu’éducation, les deux jeunes filles rejetaient massivement le monde moderne et la plupart de leurs contemporains aux goûts et conversations si triviaux et inintéressants pour deux jeunes esprits en quête d’absolu. Les mouvements de jeunesse catholiques, les grandes marches en binôme leur procuraient tout ce qu’elles désiraient en terme de philosophie, d’amitié et de grandes idées généreuses. Dans leur Lycée à Hannut, on les surnommait Sœur Frigidaire et Mère La Coince.

Le plateau était parcouru par un réseau de passerelles en bois, les caillebotis, que la bise soutenue et glacée avait plus ou moins dégagés : l'allure devenait presque normale. A 14h00, il ne leur restait plus que 13 km environ. Mais au fur et à mesure que le parcours quittait le plateau pour les vallées boisées qui s’étendaient entre la Fagne et Malmédy, la neige s’accumulait à nouveau, ralentissant de plus en plus leur progression.

La neige n’étincelait plus du tout. Les gros nuages de tempête approchaient et masquaient maintenant le soleil. La bise se renforçait, transperçant leurs vêtements, s’insinuant dans les moindres ouvertures et transformant la sueur qui les imprégnaient en glace.

-Stop ! Sandrine, je m’arrête et je mange un morceau, je n’en peux plus. Si tu continues, je rejoins le signal de Botrange et je rentre en bus !

-OK… pas la peine de s’exciter. Je suis vannée aussi. On va manger un bout, mais pas trop longtemps : il va neiger.

Elles se blottirent à l’abri d’un buisson épais de saule, alors que les caillebottis quittaient le plateau et les sources de la Helle pour entamer la descente au flan du Bayehon puis de la Warche.

Elles sortirent un saucisson, un peu de babibel et du pain noir de leurs sacs. Pour accompagner le tout quelques raisins secs et pour dessert, une espèce de couque à la crème et à la cannelle achetée à Eupen.

 

Elles n’avaient quasiment pas croisé de promeneurs ou de skieurs sur le plateau classé en réserve naturelle. Maintenant que la forêt refermait lentement le paysage, elles avaient rencontré une vingtaine de skieurs avant le casse-croûte, rompant le silence surnaturel de la Fagne en hiver. Il en passa encore une dizaine pendant le repas, des néerlandophones très bruyants, qui filèrent devant elles sans même les apercevoir. Puis il n’y eut personne pendant un moment et le silence retomba. Elles n’avaient ni l’envie ni la force de le perturber par des paroles.

Le vent se renforçait encore et la moitié du ciel au-dessus d’elles avait pris une couleur de cendres. Le temps que le repas se finisse, les premiers flocons tombaient.

-Merde, manquait plus que ça !

-Cécile !

Cécile soupira. Elle côtoyait Sandrine depuis ses premières années d’école. Elle l’aimait énormément et surtout elles se comprenaient profondément. Elles partageaient une certaine idée de la vie : une idée de droiture, de foi, de culture face à un monde qui s’étiolait. Mais parfois, Sandrine lui donnait des envies de gifles définitives, lui intimait le besoin de lui apprendre l’existence de l’expression "ta gueule". Au lieu de quoi, elle regarda durement son amie un peu jusqu’au-boutiste et soupira encore.

-Allez en route, Sainte Sandrine des Monts Neigeux, je n’ai pas envie de mourir gelée…

-Il faut toujours que tu exagères. C’est une balade superbe. Moi ça … ça me retourne : toute cette immensité, les conditions climatiques, l’effort physique… On la méritera notre soirée au coin du feu ! Ce sera dix fois meilleur. On est en Belgique Cécile… au pire, on prend la carte, on rejoint une route et puis un bus !

Sandrine, par le ton qu’elle employait, par ses paroles, par la lumière de la véritable mais aveugle foi qui l’animait, lui faisait toujours le même effet : l’apaisement, la confiance, le sentiment aussi, d’être ridicule, un peu. Cécile s’approcha et lui colla un baiser sur le front.

-Je t’adore… allez en route.

Mais rien n’aurait pu laisser présager de la violence de la tempête qui allait s’abattre sur la Haute Ardenne cet après-midi là.

Comme rien n’aurait pu leur laisser supposer que Belgique ou pas, 2009 ou pas, leurs deux vies s’apprêtaient à basculer définitivement.

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