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17 novembre 2010 3 17 /11 /novembre /2010 07:34

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La Chapelle 6 : Epilogue

 

Pour voir les épisodes précédents 

 

Le train filait sur les rails de l’oubli, berçant Cécile de son tacatac régulier et la suspendant à nouveau sur le fil de la réalité. Ce soir, ses parents finiraient de la remettre… sur les rails justement.

 

 On était lundi après-midi. Le train était désert et étranger à toute voix humaine, surtout celles des filles. Au départ de Stavelot, elles avaient tenté des conversations anodines. Les prochaines vacances d’été par exemple. Iraient-elles ensemble ? Ou pas ? Où ? Quand ?

 

Le genre de conneries qu’on se raconte quand on veut éviter les sujets qui fâchent tout en sachant qu’ils ne demandent qu’à débarquer. Le silence, en fin de compte, se révélait plus confortable. Et puis il y avait un "Femmes d’aujourd’hui" qui trainait. Bon sang, Charlotte Gainsbourg ne pourrait vivre sans ses enfants. Zut ! Comment Cécile avait-elle pu vivre jusqu’à maintenant en ignorant de le savoir ?

Alors que l’Amblève allaient se vautrer dans l’Ourthe, Sandrine rompit le silence d’une voix claire, décidée, Sandrinesque, un peu effrayante aussi. Dans le genre tout va bien mais je suis hystérique.

-Tu avais raison hier Cécile. Sur toute la ligne. Je regrette. Tu ne peux pas savoir.

-Arrêtes. J’ai exagéré. Le choc. On a dit qu’on en parlait plus. La rando, la tempête… Je suis aussi fautive que toi.

-Je ne te parle pas de ça. Mais de nous deux. De moi surtout. Tu as raison : je suis butée, égoïste, têtue, psychorigide. Je suis une jeune coincée et une triste bigote. Un jour, je regarderai derrière moi et je verrai toute ma vie, droite, plate, ennuy… Pffffff… Emmerdante comme pas deux

-Sandrine… t’es pas obligée de… Tu es aussi une chouette fille. Faudrait que je sois une sacrée tarte sinon pour te supporter depuis nos 6 ans, non ? Il y a aussi une Sandrine droite, fidèle, généreuse… croyante aussi.

-Tout à fait. Croyante, c’est sûr. Plus que jamais persuadée que même si la plupart des neuneus trouvent ça ringard, l’Evangile reste un exemple. On dira ce qu’on veut, mais on n’a pas sorti grand-chose de mieux que "Aimez-vous les uns les autres". Mais ce n’est pas le sujet. Tu le sais non ?

-Euh… Non. Je ne te suis plus.

-Mais si… Je suis… Je confonds un peu la foi et… disons mes boulets personnels. Et je t’entraîne… Enfin, bref, tu devrais sauter sur l’occasion. Pour une fois que j’admets que je suis une emmerdeuse.

-Bon… ben on est d’accord alors. Ca ne m’empêche pas de t’adorer.

-Stop. OK ? Laisse moi finir… Je tourne autour du pot. Le pot, c’est la chapelle. Il faut qu’on en parle. Maintenant.

-Non. On oublie.

-Si, Cécile.

-Et tu veux dire quoi ? On s’est perdues. On est tombées dans les pommes. J’ai déliré dans le genre pas joli. Point barre.

-Tu ? ON a déliré. Le même délire à deux, je pense. Et je me rappelle de tout.

-Moi, pas de grand-chose, mentit Cécile.

Puis Sandrine lui enfonça un pieu dans le cœur.

-Ah oui ? Tu as oublié les beaux yeux de Mathieu de Lontzen ?

Sandrine pleurait et Cécile avait prit la teinte d’une feuille vierge.

-Tu veux que je continue Cécile ? Oui ? Oui ? Je ne sais pas si tu as aimé ? Je pense que oui. Moi, oui en tout cas. Faire "ça" toutes les deux, je veux dire. Entre autres. Le civet n’était pas mal non plus.

-Non. NON ! Télépathie, pouvoir du lieu, délire… je ne sais pas, mais c’était un rêve Sandrine. Un fantasme… qui me fait honte. Je ne veux plus…. Un rêve Sandrine… Les examens… nous… nous… On est toujours vierges merde !

-Oui… et moi ? tu crois que je n’ai pas honte. Honte de moi, de toi…

-Quoi ?

-Mais enfin, sois honnête ! Tu crois que c’est arrivé comme ça ? Arrêtes ! On en avait envie toutes les deux, depuis des lustres. Je le sais. Tu le sais. C’est en nous. Et ça fait des années qu’on, qu’on enterre ça avec tout le reste !

Silence. Souffles courts. Larmes. Puis Cécile reprit.

-Va falloir vivre avec… ou sans. Enfin je crois.

-Et donc, tu vas enterrer tout ça ? Oublier ? Vivre avec ça toute seule, à te demander si tu, si nous avons rêvé, fantasmé, sous influence de… je ne sais pas moi : du lieu, de son énergie ou de ses fantômes ? Tu sais Cécile, en me réveillant, j’avais simplement honte d’avoir fait un rêve… aussi dégueulasse et d’avoir aimé en plus. Et puis, j’ai entendu l’histoire du docteur, et j’ai entendu le nom de Mathieu de Lontzen. J’ai aussi vu ta tête et j’ai compris. Compris que tu savais. Ca m’a fait comme un coup de pied dans le ventre. Puis ça m’a bouffée toute la journée… jusqu’à hier soir.

Cécile restait prostrée mais d’un autre côté, écouter Sandrine, admettre avec elle, partager ça avec elle… La grande Sœur Frigidaire… peut-être. Mais Cécile avait aimé Sandrine malgré tout depuis tant d’années. Il y avait bien une raison à ça...

-Et… tes conclusions, Mademoiselle "Frigidaire" ?

-Deux. D’abord, nous sommes en vie alors que nous… pourrions.. être mortes. Mortes. Et ensuite…

Sandrine regarda le paysage. Elles pleuraient toutes les deux à présent. Quel beau lundi !

Des larmes. Sans connaître la part de regrets, de honte, de libération, d’acceptation, de renoncement, contenue dans ces pleurs. Pas à la décimale près en tout cas. Mais surtout, surtout, elles retrouvaient une impression perdue depuis longtemps : celle d’être sur le même canal. De partager sans mots. De vivre à l’unisson. Alors comme il fallait inaugurer cette confiance retrouvée, Cécile termina.

-Et ensuite, c’était un cauchemar. Mais à la fin seulement. A la fin, au réveil. Quand au lieu de continuer à nous enfoncer, nous sommes revenues à la surface, aux apparences.

- C’est ce que tu penses ?

- C’est ce que je sens.

-Moi aussi. Enfin à peu près…

Silence plus léger cette fois. Sandrine souriait maintenant, un peu tristement, mais les yeux secs.

-Tu sais ce que je vais faire le week-end prochain ? Je vais faire hurler mes parents. Je vais aller à l’anniversaire de Nicolas… à sa soirée.

Cécile se rappela l’invitation que le garçon  avait donné à toute la classe, même à elles. Et de la moue de dédain quand elle avait lu le papier devant le garçon. Un gentil gars en fait. Footballeur, mais gentil.

-Tu vas… à une soirée ?

-Mmmhh…

-Tout ça à cause d’un rêve ? Un rêve spécial, ok, terrifiant, un peu. Mais un délire Sandrine… Et toi, tu passes du noir au blanc ? A cause… d’un rêve… euh… cochon ?

-Alors, tu ne sais pas, n’est-ce-pas ? Tu es sincère ?

-Hein ?

-Hier soir, je t’ai demandé un mouchoir. Je pleurais.

-Et ?

-Et va voir dans la poche de ton sac, celle avec les mouchoirs et les chaussettes.

A ce moment, quand même, Cécile se demanda si Sandrine avait encore toutes ses frites dans le même sachet, comme aurait dit justement Nicolas le gentil footballeur. Pour être agréable, alors qu'elle n’avait vraiment aucune idée de ce que Sandrine lui voulait, elle ouvrit la poche. Ne vit rien. Puis écarta mouchoirs et chaussettes…

Les examens sanguins n’avaient presque rien d’anormal. Juste quelques traces d’alcool…

Elles écarta les chiffons. Et vit un goulot. Elle tira un peu sur la bouteille pour voir l’étiquette. Après avoir remis tout en place, elle imita Sandrine, regardant l’Ourthe défiler par la vitre, en silence. En souriant. Parce que ça avait été un cauchemar. Mais à la toute fin seulement. Seulement à la fin.

Le blanc est la sagesse. Le rouge est la vie qui fuit. Le vin aussi.

Il lui fallut dix minutes pour reprendre la parole.

-Je viens de trouver une idée pour les vacances.

-Ah bon ?

-J’irais bien dans le beaujolais. Il paraît que l’arrière-pays vaut le détour. Et qu’il y a un vigneron… Jean-Marc Burgaud. Je lui achèterais bien une caisse de Morgon. De Côte du Py.

Comme Sandrine souriait, Cécile se mit à tapoter des doigts la tablette, sur le rythme d’une chanson qu’elle n’avait plus entendu depuis longtemps, une chanson qui ne lui avait jamais plu, une chanson qui la choquait un peu. Autrefois. Dans une autre vie.

Il faudrait qu’elle passe à la médiathèque parce que l’air et les paroles l’obsédaient. Alors même qu’elle n’aurait pas du les connaitre ces paroles. Elles pourraient l’écouter vendredi prochain, avant d’aller à la soirée. Elles passeraient un moment à deux, en buvant un verre de Morgon. Et en écoutant cette chanson qui disait…

 

Please allow me to introduce myself

I'm a man of wealth and taste

I've been around for a long, long year

Stole many a man's soul and faith

FIN

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commentaires

Michel 17/11/2010 21:14



Très belle histoire!


Une belle écriture, facile à lire, avec toutes les épices nécessaires au sujet. Bravo.


Et surtout un grand merci.



le rustre 18/11/2010 11:55



Merci merci. Facile à lire... pas encore assez à mon goût !


J'essaierai de remettre ça à l'occasion !



Giorgioz 17/11/2010 14:59



en musique : http://www.youtube.com/watch?v=DT1KRZOK4VE&feature=related



le rustre 17/11/2010 17:06



Yessss. Personnellement, c'est probablement le morceau des Stones que je préfère.


Merci beaucoup.



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